À première vue, cette vidéo apparue le 2 janvier dernier sur Youtube peut faire pouffer de rire. Des gamins de dix ans font du #Rap « comme les grands. » Visages enfantins, innocents, voix haut-perchées. Presque attendrissant. Pourtant, lorsque débute le premier couplet, il y a comme un malaise: « Ramène les tasse-pé (pétasses), sors ton tar-pé (arme), si t'as pas les c… de tirer, ici c'est sans pitié, on t'allume au mortier. »

Les propos tenus par ces graines de rappeurs tout au long de cet opus musical d'une grande beauté ne peuvent laisser indifférent. Le clip s'intitule « Premier Pocheton » (en référence aux sachets de drogue vendus dans la rue) et en un peu plus de cinq minutes, il nous fait faire le tour de tous les stéréotypes du gangster-dealer-braqueur.

« Bang-Bang-Ra-ta-ta-ta-ta » ou la mort de la Poésie.

Tout au long de ce court-métrage d'une qualité à faire pâlir les plus grandes productions hollywoodiens, les bébés rappeurs brandissent armes, liasses de billets, sachets d'herbe, fond des cabrioles sur leur scooter et tiennent des propos d'une courtoisie sans égal à l'encontre de la gente féminine: « Dans l'peu-ra (rap) j'laisse des ceu-tra (traces) comme sur l'c… à ta reu-sseu (sœur), j'vais lui ché-cra (cracher) en pleine ceu-fa (face). »

Il n'empêche que l'on est bien loin du rap conscient et engagé des années 90 qui, porté à l'époque par des groupes tels que NTM, IAM ou encore IDEAL-J, dénonçait le racisme, les inégalités sociales, le chômage, la misère et les rapports des jeunes de banlieue aux forces de l'ordre à travers des textes poétiques et subtils: « L'encre coule. Le sang se répand. La feuille, buvard, absorbe l'émotion: sac d'images dans ma mémoire. »(couplet de Shurik'N dans le morceau intitulé « Demain c'est loin » du groupe IAM en 1998 NDLR). Un collégien qui écoute ce genre de textes, aura-t-il des pulsions violentes? Bien sûr que non. Bien au contraire!

Aujourd'hui en revanche, ce même collégien a le droit à « Sors le pétard, allume les tous, mets la gâchette, sors le pe-pom (fusil à pompe), balle dans la tête, balle dans la tête. Ici on fait que des yé-bi (billets) Bang-bang ratatatata. » Alors certes, Les  Sarcelleslites (c'est le nom du collectif de rappeurs) ne sont encore que des enfants. Mais ces joyeux bambins, qui imitent-ils? A qui veulent-ils ressembler?

Réponse : au rappeur 'Kaaris, ex-disciple de Booba qui, dans un de ses morceaux les plus populaires leur explique  «Et je mélange, je mélange, je mélange, F…k le S.M.I.C, j'vends d'la drogue, faut qu'je mange. » À Booba, ce célèbre et brillant poète, aujourd'hui riche comme Crésus et exilé à Miami. On peut dire qu'il est aussi une vraie source d'inspiration pour la jeunesse: « J'ai une grosse voiture, une grosse biatch, écran plasma » ; « Moi j'ai un p… de salaire, la p… de sa mère. »

« C'est pour rigoler » ou quand les idoles n'assument pas leurs propos

Les bambins ne font que reproduire le discours simpliste et vulgaire de leurs idoles, de cyniques et mercantilistes rappeurs qui, lorsqu'on leur parle de la responsabilité qu'ils ont envers leurs jeunes auditeurs, se défendent en expliquant que, ce qu'ils disent dans leurs textes n'est que de la fiction et qu'ils ne sont en aucun cas responsables si certains le prennent au premier degré.

Derrière le clip de « Premier Pocheton » qui met en scène des mineurs (tout de même!), il y a des adultes désireux de tirer profit d'un certain buzz internet basé sur la violence, la brutalité et l'ignorance. Et lorsqu'on les interroge, ils font la même chose que les Kaaris et les Booba, à savoir, se lavent les mains comme Ponce Pilate. Ainsi, interviewé par des journalistes venus lui poser quelques questions sur son œuvre, le producteur de « Premier Pocheton, » un certain Manouche le Karlouch déclarait sans ciller: « Y'a une arme, mais c'est quoi, c'est un gun à billes. Je n'aurais jamais laissé des mineurs prendre de vraies armes. Il n'y a rien de méchant, c'est juste pour copier les vrais rappeurs. Certes, il y a des phrases qui sont un peu vulgaires, mais il y a aussi du mensonge. Ce sont des personnages inexistants, de la comédie, ce sont des collégiens, ils vont tous à l'école, ils ne dealent pas, ils se sont juste inventés des personnages pour faire le buzz, pour essayer de faire du divertissement. C'est pour rigoler. »

La vidéo de son interview a circulé sur le net et est même passée chez Jean-Jacques Bourdin qui avait alors accordé une attention toute particulière à « l' affaire du clip des enfants de Sarcelles. » Contacté par téléphone, le maire de Sarcelles, François Pupponi (PS), déclarait à l'animateur de BFMTV que les propos tenus dans ce clip étaient « insupportables et inadmissibles » et qu'il allait « saisir la justice afin de voir s'il y a un délit pénal qui est constitué. »

En attendant, le clip a déjà été visionné plus de 230.000 fois. Aux journalistes venus l'interroger (en prenant soin de ne filmer que ses pieds), un des gamins, au doux surnom de La Banane déclare en se frottant les mains: « On a fait un p'tit délire quoi, un p'tit truc pour rigoler, un p'tit loisir, on n'est pas ce qu'on dit dans le clip. »

«Petit Frère veut grandir trop vite, mais il a oublié que rien ne sert de courir, petit-frère.» (IAM, Petit Frère », « L'Ecole du Micro d'Argent, » 1998). #Musique