Si nous jouions à suivre la logique du conte philosophique, nous pourrions donner à Ciel rouge pour encre noire, le sous-titre suivant : " ou comment l'idéalisme occidental de l'#Afrique, et par extension celui de la Femme Noire, se brise à l'épreuve du réel."

Fantasme occidental de l'Afrique

Un jeune homme, aigri de frustrations, est tourmenté par un idéalisme ponctué d'injures envers l'objet de son idéal : La Femme Noire. Entre admiration et dégoût, il tourne autour de ce grand concept de Femme, forgé dans les représentations, les clichés photographiques, et l'écriture de son mémoire qu'il a intitulé : "l'imagerie de l'Homme noir du point de vue de l'Occident". Autrement dit, une thématique qui interroge nos représentations des uns et des autres, et les clichés que l'on associe souvent aux êtres que nous croisons en fonction de critères abusifs, tels que, la couleur de la peau.

Avec ce sujet, il en prend un coup comme on dit. La thématique le tourmente et le torture jusqu'à l'insomnie. Il fantasme en monologuant une identité à cette Femme Noire, comme d'autres cherchent l'incarnation d'une perfection. Mais rien ne tient ailleurs que dans son imaginaire. Il se heurte péniblement à la femme de chair, tangible et réelle qu'il a rencontrée.

Cette jeune femme, à la couleur de peau noire, incarne le refus de son idéal fantasmé, tout autant que sa frustration sexuelle, alors que lui, homme à la peau blanche, ne vit que par son illusion occidentale de l'Afrique. Là, et bien réelle, elle n'est pas assez noire. Combien même s'enduirait-elle de peinture plus noire encore, ne collerait-elle pas à l'image qu'il s'en fait. L'illusion tombe au fil de la rencontre.

Atypiques dialogues

Les dialogues portent la faille de l'incompréhension entre les deux personnages. Ils sont travaillés. À tel point qu'ils semblent irréels de répartie et qu'on les écoute comme on savoure un plat servi dans un restaurant 5 étoiles. Ils respirent une pensée dialectique. Les monologues du jeune homme sont des vagues qui se heurtent à quelque chose de trop grand, ils rehaussent et densifient les images. Tout du long, les mots donnent un sentiment d'élévation surprenant, et on touche aux profondeurs sombres et mouvantes de l'être.

Ce constat m'interpelle. Pourquoi donnent-ils ce sentiment ? Leur qualité est remarquable, c'est indéniable. Riches et denses sont les premiers qualificatifs qui peuvent venir à l'esprit.

Cela tient peut-être paradoxalement à l'absence de stéréotype. Je dis absence de stéréotype, non pas dans ce que sont l'un et l'autre des personnages, mais dans la manière dont ils incarnent ce qu'ils sont par la parole. Peut-être la réponse n'est-elle pas là. Peut-être trouvez-vous, ou trouverez-vous, après avoir regardé Ciel rouge pour encre noire, que tout cela est trop théâtral pour être "réel".

À ce dernier type de remarque le réalisateur, Dany Colin, s'interroge sur ce qu'est le réel, et ce qu'est le cinéma du réel. De nos échanges à ce sujet, je retiendrai la rhétorique de deux questions. Au final, ce qui nous semble réel au cinéma, l'est-il vraiment, tant les dialogues sont travaillés de manière à mimer un naturel inexistant, comme on bride l'humain dans une norme d'agir ? La réponse est bien évidement non. Alors pourquoi pas un cinéma avec des dialogues travaillés jusqu'à densifier le sens de la langue au lieu de l'appauvrir ?

Esthétique du clair-obscur et épure des décors

À ces dialogues peu communs au cinéma, s'ajoutent des moments de pure expression du corps et de pur langage cinématographique. C'est même par eux que tout commence. Ce sont des plans successifs, unis en un seul son, qui posent les marques d'un quotidien. Les cadrages sont resserrés, et les gros plans alternent sur des éléments triviaux. Entre actions suggérées et temporalité marquée par la variation d'un thème, tout est composé, et s’enchaîne en rythme. Les couleurs expriment une esthétique de la sobriété, marquée par une dominante rouge, tandis que les cadrages optent pour le minimalisme.

Les décors sont nus pour laisser parler le corps. Il pèse un parfum d'angoisse, une atmosphère lourde dans l'espace clos où il vit. Le choix du clair-obscur s'impose comme un parti esthétique fort. Sans ombre y a-t-il de la lumière ? Mais que cache-t-on dans l'ombre ? Dans toutes les ombres de notre inconscient ? Par cette technique, le soin est laissé au spectateur d'imaginer, et de préciser les ombres à l'image avec ses propres obscurités imaginatives. Il y a une grande beauté dans ce clair-obscur qui cache et révèle en même temps. On y trouve quelque chose de graphique.

L'art de l'ouverture

Les ellipses au montage impliquent encore une participation active du spectateur, et l'interrogent. Quelle est la part de notre inconscient qui recompose une histoire et crée un sens autour des images. Rencontrons-nous le film ou une part de nous-mêmes en le regardant ? Peut-être une œuvre d'art n'a-t-elle pour but que de révéler chez le spectateur ce qui s'y trouve, et l'aider à mieux se connaitre. Ainsi chacun peut y aller de sa propre sensibilité et subjectivité.

Mais quelle qu'elle soit, il subsiste comme un trouble dans l'interprétation finale. On ne sait plus ce qui est réel et ce qui ne l'est pas. L'univers de la projection et celui du tangible s'interpénètrent et se questionnent l'un l'autre. Bien sûr me direz-vous, c'est du cinéma. Pourtant que s'est-il "réellement" passé ? Nos yeux, que nous sommes tant habitués à croire, pourraient-ils nous mentir ?

Blasting News : Il arrive qu'il y ait des réactions de malaise suite au visionnage de ton film, pourquoi ?

Dany Colin, réalisateur : C'est souvent dû à la forme que j'ai privilégiée dans ce film-là. En terme narratif, dans Ciel rouge pour encre noire, j'ai voulu m'extraire du schéma classique, celui qui est, on va dire approuvé, et qui est fait pour être apprécié par les spectateurs en général. Il consiste à suivre une structure, exposition, développement, chute, et c'est toute une narration où les spectateurs doivent être guidés par la main, où à un moment donné, le cinéaste se met en surplomb face à eux, qui sont intégrés au cinéma dans un régime d'identification. Le public veut être, il veut croire à ce qu'on lui raconte, il veut croire à un monde extraordinaire qui va le sortir de son ordinaire, de ses contingences, métro, boulot, dodo, etc. Ce qui fait que le cinéma est un processus d'évasion en règle générale.

C'est cette démarche qui fait du cinéma de Dany Colin une expérience atypique. Il se décrit lui-même comme un réalisateur engagé dans une démarche politico-poétique. Un engagement qui ne le fait pas tomber dans le dogmatisme " Dans l'idéal, toutes les formes de cinéma doivent coexister de la même manière, être sur le même plan." précise-t-il. Il parle bien d'idéal, car il faut aller chercher, souvent par nous-mêmes, le genre dans lequel il s'engage. Il nous est rarement servi sur le plateau des masses-média.

Un cinéma du poème

Dans le travail de ces 24 minutes, il s'ouvre un espace à la fois génial et troublant, où se mêlent en toile de fond des grands noms de la culture africaine, issus de la politique ou de la littérature, Patrice Lumumba, Clémentine Nzuji Madiya, Antoine Tshitungu Kongolo. Le tout prend la densité du poème. Le poème peut être lu et relu pour que les sens et divers niveaux de profondeur puissent se révéler. J'oserai conclure en disant que le travail de Dany Colin est au cinéma ce que le poème est à la littérature.

Bien qu'un article puisse éclairer la réalité d'une œuvre, rien ne vaut mieux que l'opinion unique et singulière que peut développer chaque spectateur. Sachez donc que le film est visible gratuitement sur internet, et que le prochain court-métrage, "au seuil", sera bientôt mis en ligne par le réalisateur.

Bon film !

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