Blasting News : Vous travaillez à la Maison de la Radio depuis plusieurs années. C'est un milieu très fantasmé de l'extérieur, entre privilèges du Service public et exploitation des petites mains. Quelle est votre réalité au quotidien?

Julien : En tant qu'attaché de production, mon travail est généralement passionnant mais je me place plutôt au niveau des « petites mains surexploitées », pour reprendre votre expression ! En CDD depuis peu, je ne suis pas le plus à plaindre, certains sont là depuis plus de 5 ans. La maison de la radio est une très belle entreprise sur beaucoup de points : ambiance, intérêt du travail qui implique de nombreuses passions mais c'est aussi une ancienne institution qui n'a pas su évoluer sur certains niveaux. Dans le cas des attachés de production, les tâches sont extrêmement variées selon les émissions (et non pas forcément selon les antennes) et le statut est resté à un niveau très bas alors que le travail a évolué en responsabilité. Il y a un vrai décalage.

Par exemple, je me charge régulièrement de la programmation d'invités et je garde généralement la main sur le choix de ces invités. Je peux aussi proposer des sujets. Avant, ce métier consistait à composer un numéro de téléphone et à s'occuper de la logistique d'une émission (ce que nous faisons toujours aussi). Malheureusement, la majorité des personnes de Radio France se persuadent, volontairement ou pas, que nous n'avons pas modifié nos tâches de travail. Ni le salaire, ni le regard des autres ne risque donc d'évoluer... C'est certainement le cas pour beaucoup d'autres métiers au sein de l'institution. La lourdeur du #service public et des directions administratives explique en partie cette situation. Il semble aussi de plus en plus difficile d'évoluer d'un poste à un autre une fois arrivé…Les « castes » de métiers paraissent petit à petit prendre le dessus, notamment en ce qui concerne le journalisme radio.

Cela fait maintenant 26 jours que la grève bloque les antennes. Y participez-vous ? Pourquoi ?

Vous comprendrez bien qu'en tant que CDD, il n'est pas très conseillé de me mette en grève… Toutefois, il existe de nombreux points que je partage avec les grévistes, le plus important selon moi étant l'ignorance totale de l'Etat envers Radio France. Même s'il paraît clair à tous que des économies doivent être faites, les grévistes doivent montrer leur force car ces économies justifiées risquent de ne pas toucher les plus privilégiés et il est important qu'elles puissent se faire de la façon la plus équitable possible. Cependant, le rôle des syndicats est de plus en plus réduit et critiquable. De nombreux employés, grévistes ou pas, ne reconnaissent pas être des privilégiés et veulent garder des acquis qui ne sont parfois pas mérités. Par exemple, certains salaires qui restent équivalents malgré des changements de poste qui réduisent parfois la responsabilité et la quantité de travail. Constat qui réduit fortement mon implication dans cette grève.

Quelle est l'ambiance actuelle au sein de la Maison ? La nomination d'un médiateur pour apaiser les tensions est-elle bien accueillie?

L'ambiance est assez désagréable, beaucoup de tensions. La nomination du médiateur était l'une des demandes qui pouvait mettre fin à la grève donc espérons que des progrès voient le jour.

Pensez-vous que la grève puisse s'enliser durablement? Le départ de Mathieu Gallet est-il la seule option pour les employés grévistes?

Je ne peux pas me positionner sur cette option mais ayant vu quelques assemblées générales, je sais que les grévistes sont prêts à taper fort et qu'ils ne comptent pas lâcher beaucoup de choses. Mathieu Gallet a déçu, notamment pour France Musique, sur beaucoup de points, mais je ne crois pas que sa démission servirait à grand chose quand on sait qu'il est là depuis peu et qu'il est oppressé aussi par le gouvernement. Des enjeux politiques bien plus complexes se jouent à ce niveau...

Au vu de la situation du groupe et des restructurations annoncées par la Direction, comment envisagez-vous votre avenir au sein de Radio France?

Dans ma situation, Radio France est un passage, j'envisage de poursuivre ma carrière ailleurs, au gré des opportunités, malgré l'attachement profond que j'ai pour cette maison, son ambiance et son professionnalisme. Des réductions sont programmées mais normalement sur des postes qui ne méritent plus un vrai travail de 35H. Le mien, en tant que remplaçant, me permet d'être sûr d'avoir un travail encore quelque temps car un attaché de production malade doit être remplacé le jour même.

Je me permets de rajouter que je suis déçu par l'attitude de nantis de certains journalistes (et autres professions moins connues). Depuis le début de la grève, beaucoup d'entres eux s'impliquent peu. C'est leur choix, mais leurs raisons semblent difficiles à comprendre. Ils donnent l'impression de ne vouloir participer qu'à la seule condition qu'ils soient sur le devant de la scène… Une partie d'entre eux défendent leur métier individuellement mais semblent hésiter à se rassembler autour d'un combat commun, et je trouve cela dommage.

Après, on peut voir les choses positivement. Beaucoup de choses sont à changer à Radio France, en essayant de maintenir une diversité de contenu aussi riche. Il faut chercher à faire évoluer l'attitude du gouvernement et des dirigeants, tout autant que le comportement des employés. Quels que soient les résultats, cette grève lourde a au moins le mérite de forcer à y réfléchir.