«C'est l'histoire d'une société qui tombe, et qui au fur et à mesure de sa chute, se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien...»

Cette phrase prononcée par l'acteur Hubert Koundé et qui clôt le film phare de Mathieu Kassovitz, fête ses 20 ans ce mois-ci.

Inspiré librement d'un fait divers, le meurtre de Makomé M'Bowolé abattu par un policier d'une balle dans la tête lors de sa garde à vue, la Haine se veut une réflexion sur le traitement des banlieues dans la société française. Ce film qui a mis en exergue les talents des acteurs Vincent Cassel, Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui, et du DJ Cut Killer mixant le titre "Assassin de la police", reste le film culte d'une génération en France, mais aussi au Royaume-Uni où il demeure une référence du genre.

On accompagne les trois compères, Vinz, Hubert et Saïd au lendemain d'émeutes dans leur cité à Chanteloup-les-Vignes, qui font suite à la bavure policière qui a gravement blessé un de leurs amis. L'histoire est simple, si Abdel Ichaha meurt, Vinz le juif impétueux de la bande, rétablira la balance en abattant un policier avec le revolver perdu par l'un des agents des forces de l'ordre lors des affrontements nocturnes.

On vit cette journée heure par heure en compagnie de ce trio sans savoir qu'elle sera la plus déterminante de leur vie. Hubert, Français d'origine Béninoise, boxeur à ses heures perdues et dealer de shit et Saïd qui jouera le médiateur entre les deux jeunes hommes font bien sur partie de l'intrigue générale.

Le film c'est ce long cheminement que font les personnages, du réveil  suivant les affrontements, à leur soirée d'errance dans les rues parisiennes rencontrant tour à tour le mépris, l'humiliation, la violence, pour revenir le lendemain matin dans leur vie banlieusarde, enrichis par leur escapade, renonçant à la vengeance mais qui se font finalement rattraper par la fatalité des événements qui les ramènent inexorablement sur le béton de leur cité.

A l'époque, Kassovitz signe une œuvre définitivement contemporaine, profondément encrée dans la réalité que vit une partie de cette France que l'on préfère ignorer. L'écriture du scénario fait suite à une quinzaine d'année de troubles, qui définissent l'importance de ce qu'on appelle déjà "le malaise des banlieues". Les émeutes des Minguettes et de Vaulx-en-Velin, les effusions de plus en plus fréquentes des zones péri-urbaines, le ras-le-bol croissant de cette France qu'on maintient loin des centres des grandes villes, loin des considérations politiques, font la source énergétique d'un film fractionné par les heures qui passent, inéluctablement.

La Haine fête ses 20 ans ce mois-ci, et plusieurs chaînes de télévision, journaux et rappeurs rendent hommage au film coup de poing qui avait été récompensé du prix de la mise en scène à Cannes, et du César du meilleur film.

Au lendemain des attentats perpétrés à Charlie Hebdo en janvier dernier, Mathieu Kassovitz avait assuré la sortie d'un second volet plus dramatique, plus violent, qu'il aurait intitulé "L'atterrissage", en référence à la phrase gimmick du film sorti en 1995. Aujourd'hui, le réalisateur se veut moins confiant quant à la sortie de cette éventuelle suite. Il y réfléchit, y travaille, mais n'est pas certain de trouver le bon créneau pour son scénario. La Haine avait plu, contre toute attente, car elle était tournée sur le ton de l'humour. Mais est-il possible de reproduire ce coup de force dans le contexte actuel ?

Se confiant à Télérama en novembre dernier déjà, il se rappelait que la sortie de ce film avait été plus ou moins récupérée et détournée par les médias, le phénomène échappant totalement à son contrôle. Il projetait déjà ce second film, cette suite qui montrerait "le mécanisme d'une révolution possible". Et malgré sa volonté d'avoir voulu faire évoluer les choses avec La Haine, il y a 20 ans, on constate que rien n'a changé.

Les choses se sont même dégradées avec ces années d'affaissement de l'intérêt pour les banlieues par les pouvoirs successifs. Mais l'espoir d'un retournement de situation semble toujours possible pour un Mathieu Kassovitz, refusant la facilité de se conformer à l'idée de ce qu'on se fait de la France aujourd'hui. Et n'oublions pas qu'en 1995, il finissait son film par ces mots: "l'important ce n'est pas la chute..." #Cinéma