Il y a environ un an, j’ai entamé une correspondance presque quotidienne avec un homme qui joint à ses messages un de ses poèmes... en vers classiques ! Nous vivons dans une ère totalement utilitariste, et les gens qui lisent ou écrivent de la poésie ne se croisent pas souvent. J’ai mis ça sur la baisse de la qualité de l’enseignement littéraire, et j’ai cessé là toute réflexion. Mon ami a une autre thèse. Je lui ai posé quelques questions afin de comprendre pourquoi "Les Contemplations" semblent être mises au grenier après l’obtention du bac.

 

Pourquoi la poésie classique semble-t-elle passée de mode ? Et aussi, l’est-elle vraiment ?

Saint-Exupéry a dit : "La perfection est atteinte, non pas quand il n’y a plus rien à rajouter, mais quand il n’y a plus rien à retirer". Quand le romancier écrit, c’est par la qualité bien sûr, mais aussi par la quantité de détails pertinents dont il émaille son récit qu’il rend accessible pour le lecteur. Le poète, lui, doit éliminer le superflu et ne conserver que l’essentiel. Là où le romancier use de tout l’attirail intellectuel de digressions, descriptions, dialogues qu’il peut développer à l’envie, en s’adressant à l’intellect du lecteur, le poète, lui, n’a que son cœur...

 

La poésie classique a des règles strictes, justement pour éviter les détails inutiles et forcer le poète à n’exprimer que l’essentiel. Le sonnet est l’exemple le plus frappant, où une histoire doit être racontée, avec une introduction, un développement, une réflexion et une conclusion, le tout en vers équilibrés. Très peu d’auteurs actuels acceptent de s’y risquer, car c’est dur et… qu’ils ne seront pas lus.

 

Vous avez affirmé que les gens en avaient peur…

Nous vivons dans un monde où la peur est systématiquement entretenue, à dessein. Le plus paradoxal est que les gens ont peur de leur propre peur, ayant oublié qu’elle est une émotion. Ils veulent qu’on s’adresse à leur intellect, ce qui les rassure… Ils craignent surtout de passer pour des imbéciles ou des faibles. C’est vrai : souvent, les émotions font mal, elles sont parfois même très douloureuses. Ils ont surtout peur d’avoir mal.

 

Depuis l’Antiquité, il y a toujours eu des poètes. Pourquoi plus personne n’ose s'exprimer de la sorte?

Outre la peur, il y a l’hypertrophie calculée des pré-cortex cérébraux qui fait que chacun veut tout analyser. Or la poésie ne s’explique pas, elle se ressent. Les auteurs n’osent plus car ils ne ressentent plus, mais ils décrivent et ils expliquent. La matérialisation et l’accélération forcenée sont aussi présentes et nul ne se risquerait à passer à côté du succès (et d’ainsi passer pour un crétin…) en perdant son temps à commettre des poèmes incompréhensibles, même s’ils sont beaux.

 

De nos jours, il faut être ultra positif en toutes circonstances. Dès qu’on est triste, on est taxé de dépressif. La crainte de la poésie est-elle due à cet état d’esprit?

Dépressif ou tout simplement faible. L’état d’esprit ambiant ne donne pas le droit d’être faible ou sentimental. Les faibles, et ceux qui donnent dans les sentiments, sont des ratés.

 

On a vanté la poésie dans des films comme "Le Cercle des Poètes Disparus", ou "Esprits rebelles". Ces films datent un peu, mais ils ont marqué leur temps. Hélas, ils paraissent être tombés dans l’oubli…

Je n’ai pas vu "Esprits Rebelles", mais "Le Cercle des Poètes Disparus" a été effectivement oublié. Il ne montre pas des super-héros, et pour le 21ème siècle, professeur et élèves sont tendres, gentils, sentimentaux, sensibles. Trop décalés, anticonformistes, ringards… Trop romantiques donc trop faibles. Ils n’inspirent ni la jeunesse, ni l’ultra conformiste intelligentsia d’aujourd’hui. Et ils aiment, d’une manière désintéressée, inconditionnelle. Cela n’inspire plus personne désormais.

 

La poésie boudée par les lecteurs

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