De son vivant, Andersen  se plaignait bien souvent d’être catalogué uniquement comme "conteur pour enfants". De plus, quelques siècles plus tard, les adaptations en films d’animation de ses histoires ont été tant édulcorées, voire diamétralement modifiées… Je crois que l’écrivain danois se retournerait dans sa tombe, à voir tant de faux "happy end" inventés de toute pièce, dans le seul but de préserver la joie et l’innocence supposées des petits de moins de dix ans.

 

L’auteur était doté d’une personnalité étrange, paradoxalement aussi égocentrique qu’attachante. Et ses contes reflètent ses nombreuses dualités. On voit clairement que Le Vilain Petit Canard n’est autre que l’allégorie de la piètre estime qu’il avait de lui-même avant d’être l’écrivain dont le succès fut enfin reconnu.  On peut aussi percevoir de façon très directe ses frustrations et blessures sentimentales au travers de "La Petite Sirène", "La Bergère et le Ramoneur" ou encore "Le Stoïque Soldat de Plomb".

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Dans les trois cas, on ressent la déchirure d’être celui qui aime l’inaccessible, qui se sacrifie en vain par amour et qui préfère la mort à la séparation d’avec l’être aimé.

 

Enfin, outre les allusions à l’enfance malmenée et à ce que Stendhal nommait la pétrification amoureuse, Andersen démontrait de façon gracieuse et non moins éloquente, son vif mépris des apparences et des faux-semblants au travers de récits tels que "Les Habits neufs de l’Empereur". Il évoque aussi le bonheur et l’espoir dans la misère la plus totale avec "La Petite Fille aux Allumettes" dont l’#Histoire, dit-on, est authentique. Ce serait le portrait de sa propre grand-mère…

 

Mais aujourd’hui, en cette seconde décennie du XXIème siècle, comment ressent-on ces récits à première vue naïfs et pleins de bons sentiments alors que, pour ma part, je ne puis empêcher mes yeux de s’embuer à chaque ligne de chaque page de ces contes ? D’un côté, le style épuré, dénué de toute sophistication inutile, nous fait plonger dans les tourments des personnages qu’il évoque.

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Le sentiment de rejet et d’infériorité du Vilain Petit Canard en est une preuve. Parlons aussi de courage et de l’amour éperdu du Soldat de Plomb qui, bien qu’amputé d’une jambe, se montre plus téméraire que ses camarades de régiments en tentant de conquérir une belle danseuse de papier, aussi froide que fragile ?

 

Les studios américains nous offrent une fin heureuse de la Petite Sirène, où celle-ci épouse le Prince tant aimé. Mais saviez-vous que dans le conte original, la petite femme-poisson se doit de tout sacrifier afin de tenter de le conquérir ? Que pour cela, elle tombe sous la coupe de la plus perverse des sorcières ? Que tous ses efforts seront vains ? Et que la seule façon de retrouver son océan, ses sœurs et son père est de tuer le prince alors qu’il se marie avec une autre ? Refusant ce meurtre, trouvant inacceptable de brûler ce qu’elle a adoré, elle préfèrera la mort au retour au temps de l’innocence où elle ignorait tout des turpitudes de l’amour ?

 

Ami lecteur, remets le manteau de la candeur que tu portais quand tu n’étais qu’un enfant et endosse déjà l’habit de douce mélancolie qui sera tien alors que tu seras un vieillard.

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Et relis les contes d’H.C. Andersen. Les plus vifs sentiments se mêlent au sanguinaire, l’espoir côtoie le pire désarroi tandis que la beauté et l’amour se heurtent à la plus cruelle des fatalités. Et ne sois pas effrayé de t’y retrouver, toi et ta destinée.

 

C’est ça, la vie.

 

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