Le grand jeu est le dernier roman de Céline Minard très remarqué pour cette rentrée littéraire 2016. Alors que beaucoup de romanciers tentent de se colleter de manière directe avec l'actualité brûlante des attentats, Céline Minard aborde le thème de biais avec une véritable efficacité.

 

Féminisme audacieux

Un élément relie Faillir être flingué, déjà fort primé, au Grand jeu : le féminisme audacieux, véridique et incarné des personnages. Une femme s'isole dans la montagne, accrochée dans une capsule high-tech (avec panneaux photovoltaïques et un module sanitaire) à une paroi granitique. On ne sait d'où elle vient, pourquoi elle a pris cette décision, où elle se niche dans cette montagne sans nom qui devient l'Idée de montagne comme on dirait l'Idée du Beau ou du Vrai chères à Platon. On ne sait qui elle est, ni combien de temps elle va rester là à tenter de survivre et se confronter à elle-même. Une seule finalité est évoquée: apprendre "comment vivre".

 

L'échappée

Elle cherche la solitude pour, une fois dans sa vie, comme on le dit de l'acte de mise en suspend philosophique, chercher des raisons de vivre. Pour une fois, l'universel masculin d'une quête de retour à la nature ou de robinsonnade éthique n'est pas portée par un héros masculin. Le genre connu depuis Rousseau, Thoreau ou Chomei, est battu en brèche pour signifier que l'idée simple et radicale du retrait hors du monde  peut venir d'une femme qui n'est pas assignée par son genre à l'enfouissement dans le quotidien utilitaire. Son isolement volontaire se fait sans ascétisme excessif : elle est munie de sachets de nourriture lyophilisée le temps que son potager donne de quoi la nourrir, elle peut prendre des bains chauds dans une baignoire extérieure chauffée au bois, elle a apporté son violoncelle, ses bouteilles de rhum. Elle n'est pas spécialement en danger mais elle n'est pas non plus hors de danger. Elle se met au contact du possible avec son corps qu'elle sent vivre. Elle se remet parmi les non-humains : les animaux, les plantes, le ciel pour réapprendre à vivre au milieu de ce qui vit.

 

L'Autre : la menace et la promesse

Le personnage principal dont on ignore le nom n'est pas pris d'une crise d'ascétisme mystique. Elle vient là se confronter à elle-même en fuyant les autres, ceux dont la rencontre nous met dans la visée immédiate d'"une menace ou d'une promesse". Elle n'échappe pourtant ni à l'humain ni à la rencontre. Car une vieille femme chinoise, ermite, Dongbin, va la déranger dans sa solitude jusqu'à ce qu'elle désire l'éliminer violemment puis chercher avidement sa présence. Le désir de l'autre va la reprendre malgré elle, oubliant son potager raisonné, sa sobriété, sa recherche initiale. Elle va se saouler avec elle et se lancer un défi ultime d'escalade entre deux pics où elle va se risquer elle-même. Le texte est écrit dans une langue âpre avec des mots-crochets, des mots-pitons qui accrochent l'âme et le corps du lecteur. Le mot "granite" est écrit au féminin qui dit le coeur de l'écriture de Céline Minard, sans compromis: de la métaphysique incarnée. #Femmes #Art #Ecologie