Il serait ardu de ne pas se plonger dans le premier opus de Pierre Gilissen sans faire, dans le désordre, référence à Kafka et à son « Procès », George Orwell et sa terrifiante prescience du Big Brother de « 1984 », voire d’y ressentir un léger parfum des antihéros totalement nihilistes et égocentrés de Frédéric Beigbeder. Pourtant, malgré certaines similitudes, le protagoniste principal, Florian Rodriguez, un fonctionnaire belgo-espagnol, travaillant pour la Commission européenne, telle qu’on pourrait la craindre en 2021, est en soi un personnage unique. Un héros malgré lui, un être pétri de sentiments bien humains et par certains points, quelque peu immature, même si l’on ressent dès les premières pages du récit un certain idéalisme, tenu par les mailles du filet qu’on lui impose : celui du fatalisme muet. Et si son poste à la Commission lui donne quelques doutes sur le monde en général et sa propre vie en particulier, il n’a ni la résignation typiquement kafkaïenne, ni la molle ambigüité du Winston Smith d’Orwell et encore moins ce cynisme désenchanté, destructeur et autodestructeur, de l’auteur de « 99 francs ».

 

Sa rencontre avec la troublante Nina, au parfum capiteux de jasmin et de vitriol, lui fait découvrir un monde parallèle, celui de l’hédonisme bohème. Au départ, Florian est bien trop épris de la comédienne pour se rendre compte que ce qu’il nomme « amour » n’est qu’une obscure addiction à un être et un univers qui lui étaient jusqu’alors étrangers. Mais, une chose entraînant une autre, il prend peu à peu conscience de la vraie nature de ses fonctions au sein du programme « Cerbère ». Un conflit à peine déguisé en échanges de froides politesses avec ses supérieurs le pousse à quitter son univers, confortable à la limite du conformisme. Trop de questions restées sans réponses satisfaisantes le mettront sur la route d’un Etat du centre de l’Afrique, où Rodriguez prendra conscience que les camps du IIIème Reich, Guantanamo et les bagnes des îles au large de la Guyane française ne sont pas que des mythes de temps anciens, mais des réalités bien actuelles, nourries et entretenues par la violente poussée de toutes les sortes d’extrémismes.

 

Toutefois, à la première lecture, l’épilogue m’a quelque peu laissée sur ma faim. Je m’attendais à ce que j’appelle un « pic de clairvoyance » de la part du héros, voire à un énorme coup d’éclat fantasque et héroïque. Mais après réflexion, il m’est apparu comme évident qu’une fin capillotractée et trop romanesque aurait été plus que malvenue dans ce roman où l’épopée personnelle va de pair avec une réflexion profonde sur les dangers des obscurantismes idéologiques. Cependant, n’y voyez pas une quelconque diatribe utopiste des recoins les plus sombres de la société occidentale des décennies présentes et à venir. Ce roman est sobre, vif, profond, doté de rebondissements plus qu’inattendus et de personnages secondaires hauts en couleurs. Et les reliquats de la post-adolescence mal digérée de Rodriguez donnent l’occasion à l’auteur de se livrer à la narration de quelques passages érotiques tout à fait plaisants. Je n’ai aussi aucun doute sur le fait que bon nombre de lecteurs, féminins comme masculins, pourraient s’identifier à ce personnage tout en nuances équivoques et ambivalentes. De plus, cerise sur le gâteau, l’auteur ne tombe jamais dans le moralisme à trois sous, ni dans le maniérisme et encore moins dans des raccourcis manichéens.

Pour en revenir à l’épilogue, après ma troisième relecture, il m’est enfin apparu comme criant de justesse. Je vous laisse le soin de le découvrir…

Enfin, j’ose vous poser cette question : « Si vous vous trouviez dans la même situation, vous, personnellement, que feriez-vous ?»

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