Très jeune, j'ai été prise d'une passion pour la lecture, qui nous était fortement et  vivement conseillée. Peut-être que l'absence du sacro-saint poste de télévision y était pour quelque chose, mais ce fut tout bénéfice pour nous, jeunes de l'époque de l'après-guerre. Ce n'était pas la guerre des boutons, seulement presque!

j'ai le souvenir de ces heures d'extase ou nous étions sensés dormir. Je brûlais d'impatience de reprendre la lecture du livre abandonné juste pour le temps d'une soupe avalée rapidement.   La tête cachée sous le drap, m'éclairant alors à  l'aide d'une lampe de poche.  Je dévorais encore et encore, livre après livre, auteur après auteur, page après page, de manière boulimique, la tête pleine et le coeur apaisé; C'est ainsi que je me suis forgée un amour indéfectible pour le livre, quel qu'il soit. Je me moquait totalement de qui écrivait, ce que je souhaitais, c'était assouvir une passion dévorante et une faim insatiable. Encore disais-je à mon père, grand pourvoyeur de #Livres devant l'Eternel.

Nous n'avions pas la possibilité financière pour  faire l'acquisition de livres,  seul, le "prix" de fin d'année scolaire couronnant notre faible savoir,  était notre seul luxe de posséder un livre. Ce n'était pas un ouvrage quelconque, non; C'était un livre! C'était LE LIVRE! Le notre, le mien! Un livre ouvrant les portes de mon imagination, que je tenais dans mes mains, avec un délice extrême de posséder quelque chose de bien à moi.

Ces livres précieux, reflets de ma jeunesses, se dressent fièrement auprès d'autres livres, beaux de la seule beauté que je leur accorde, celle se me faire souvenir de ce que j'étais alors, lorsque je revêtais la blouse propre uniforme le lundi matin. 

Papa me procurait des livres par l'intermédiaire du Comité d'Entreprise de chez la R.N.U.R, traduction : les Usines Renault à Boulogne Billancourt, géant moderne, pour l'époque, de l'industrie automobile française, joyau parmi d'autres joyaux, et il s'y rendait chaque matin, en vélo, quel que soit les circonstances de la météo. Et chaque fin de semaine, c'était une attente impatiente du rituel de  sa rentrée du boulot ou enfin je prenais possession de ce qui allait être mien pendant huit jours. J'ai lu de grands auteurs, d'autres moindre, mais ils écrivaient des choses tellement puissantes et fortes, ils alignaient les mots les uns derrière les autres, et moi, je vivais pour ce temps présent.  

Ce qui m'interpellait alors, c'était une sensualité au bout des doigts, au bout du coeur, et ce que j'aimais, ce que j'aime encore par dessus-tout, c'est de tenir un ouvrage dans mes mains, de le renifler, oui, je ne dit pas sentir, mais renifler afin de m'enivrer de l'odeur âcre et forte de l'encre et de la beauté du papier.

Je me souviens également de mes déplacements en Provence, merveille des merveille cachée tout comme offerte à la vue des vacanciers qui s'y promènent et qui y vivent des senteurs extraordinaires, tout comme ces instants précieux passés dans l'antre du moulin à papier, unique et sauvage à la fois, nous dévoilant sans pudeur aucune la fabrication de la pâte à papier, avec ses nervures, sa texture, ses odeurs suaves et tenaces à la fois. 

Le martèlement sourd des battoirs, le bruit chantant de l'eau animant la roue du moulin, le cours d'eau vivant et criard à la fois... Tout cela pour un livre! Certes il n'est pas question ici, dans mon propos de parler d'amour à un livre de série de poche, malgré qu'ils aient eu leur heure de gloire sur les rayons de ma bibliothèque, cotôyant sans acrimonie les "Seigneurs" des rayonnages parfois poussiéreux, souvent malmenés, jamais délaissés.

Que néni! J'aime sentir, toucher et palper les revêtements du livre, que ce soit du cuir ou autre couverture, et j'aime les regarder, les essuyer, les ranger avec tendresse les uns près des autres.

Je ne suis pas une adepte du fast-food, et lire quelque chose sur un écran, quelque soit sa fonction, est toujours un instant rébarbatif pour moi. Je ne m'y attarde aucunement.

Tenir une plume, écrire avec de l'encre, ouvrir un bel ouvrage entre ses doigts, c'est pour moi un toast revêtu de foi gras, c'est un vin de champagne dont les fines bulles dansent une danse effrénée, une dance sans courtoisie, mais une danse voluptueuse; C'est ce que déclenche en moi un livre entre mes mains. 

Je sais très bien quelle est l'époque que nous vivons, mais le modernisme à outrance frôle parfois l'inutile; Et le mieux déstabilise et devient l'ennemi du bien. Nous pouvons très bien nous passer de certaines choses du passé, comme un tableau noir, une plume "Sergent Major" que l'on trempe dans l'encre violette d'un encrier sali à la craie; On peu aussi penser que si progrès il y a, progrès il faut vivre, mais je ne suis pas de cet avis.

Songez à Gutemberg, et sa première presse à papier manuelle qui servie à imprimer la première Bible, ou encore ceux-là qui, en temps de guerre, utilisèrent  le papier afin d'imprimer des mots d'espoir et d'espérance, encourageant les populations à vivre dans l'attente de la délivrance.. Ce ne sont pas les tablettes qui remplir cet office, mais le papier, support d'écriture . Le papier industrialisé demeure du papier, je ne dis pas le contraire, Mais le papier fabriqué à l'ancienne, avec amour, avec patience, avec fièvre, papier que l'on aime tenir entre ses doigts! Prendre un beau livre dans ses mains...

Et voilà les rotatives qui se mettent en action, et les mots naissent afin de satisfaire à notre attente; Et le brochage, et non pas l'encollage; Et enfin la touche finale consistant à enrober de sentiments (songez à qui a créé la maquette de la couverture, ce fut parfois des artistes contemporains, ou d'illustres inconnus)  et voyez les yeux brillant  illuminant le visage du détenteur du livre,  J'avoue sincèrement que de lire une page sur tablette ne me procure aucune joie, j'ai simplement cette impression de consulter une publicité.

Et puis il y a ces livres qui figurent au palmarès de la rareté et se hissent donc au sommet du "Gotha" des connaisseurs, précieux investissements riche comme une bouteille de vin rarissime.

Un livre procure en lui tout un panel de sentiments qui procurent mille et un reflexes dans une réflexion profonde de délectation, un pur moment de bonheur.

Tout comme je suis prévoyante, j'ai demandé à mes enfants de ne jamais se séparer de mes livres, quel qu'il soit; Un livre, pour moi, est un pacte entre lui et moi, l'auteur et le verbe, et je me retournerais dans ma tombe si je constatais leur manquement.

Comprenez-vous pourquoi les rayons de ma bibliothèque ne se dépareront pas de ce qui réchauffe mon coeur, habille certains pans de murs de mon bureau. J'ai pris conscience d'avoir pris certaines habitudes envers mes livres, l'habitude de les regarder avec passion, et de les caresser avec douceur. C'est la vie de l'esprit, la nourriture dont l'homme ne devrait pas se passer aucunement. Lire procure un sentiment indéfinissable, octroyé par le poids du volume, de la beauté du papier, et pour parachever ce temps mis à part, une couverture bijou qui réjoui les yeux.

La découverte de la fabrication du papier fit faire un bond en avant à l'homme moderne, et lui permis de laisser un héritage culturel à d'autres après lui.

Les "Heures" déposées avec enluminures par des moines autrefois, rayonnant comme trésors à l'abri du temps qui passe;  Les ouvrages précieux dépositaires du savoir de l'homme depuis l'écriture et plus encore; La beauté du savoir déposé comme bijou dans son écrin! Qui peut se passer du livre papier en faveur de cette littérature virtuelle qui, une fois la lecture achevée, laisse un grand vide dans nos maisons? 

Mais n'est-ce pas là encore une description de ce que nous sommes devenus, des dévoreurs de vent et des coureurs d'images qui ne remplaceront jamais la puissance d'un livre écrit sur un support en papier. Je me refuse à le croire, je ne veux pas le croire; Je n'y crois pas!