A l'heure actuelle, les communications concernant l'état de santé des dirigeants, hommes politiques ou chefs d'entreprise, manquent de transparence. Les informations sont souvent dissimulées, voire manipulées. En effet, si le Président Mitterrand a caché son cancer de la prostate tout en publiant des bulletins de santé mensongers à intervalles réguliers, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy n'ont pas été des plus sincères dans les différentes communications faites sur leurs problèmes de santé : si le premier a passé sous silence son accident vasculaire cérébral pendant plus de quatorze heures, le second a donné la consigne de ne divulguer aucunes informations lorsqu'il fut victime d'une angine mal soignée tournant au phlegmon à staphylocoque.

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(DEMONPION, LEGER, 2012 : 8).

Dans leur ouvrage intitulé « Le dernier tabou, révélations sur la santé des présidents », Denis Demonpion et Laurent Léger annoncent d'entrée que « le président de la République n'est évidemment pas un mortel comme les autres » (DEMONPION, LEGER, 2012 : 7). Sa maladie fait partie des sujets d'Etat classés « top secrets », et relève pour ainsi dire du dogme (DEMONPION, LEGER, 2012 : 7). Lorsque le Président se voit pour une raison ou une autre contraint de s'expliquer sur son état de santé, les communications sont approximatives, rassurantes et manquent de transparence. Pourtant, l'élection démocratique repose sur un rapport de confiance absolue, et dans ce sens, le peuple a le droit de savoir. (DEMONPION, LEGER, 2012 : 7).

Si les problèmes de santé des dirigeants semblent faire partie des derniers tabous subsistant dans notre société de transparence, nous sommes en droit de nous questionner sur la place que prend le secret médical lorsqu'il concerne des questions d'intérêt général.

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En effet, si le secret se veut absolu depuis le serment d'Hippocrate, certains cas de force majeure semblent pourtant imposer la levée de cette promesse. Tel est le cas lorsque l'intérêt de la nation entre en jeux. (DELPRAT, 2006 : 1).

Revenons-en alors au célèbre cas Gubler. Dans son ouvrage intitulé « Le Grand Secret », le médecin de Monsieur Mitterrand met en lumière ses relations avec l'ancien chef d'Etat, et explique la manière dont un service médical a été mis en place autour de ce dernier lorsque sa prostate fut diagnostiquée d'un cancer quelques mois seulement après sa première élection (DELPRAT, 2006 : 2). L'ouvrage relate en effet « les difficultés qu'avait posée au Dr. Gubler la dissimulation de cette maladie, alors que le Président Mitterrand s'était engagé à faire paraître un bulletin de santé tous les six mois » (DELPRAT, 2006 : 2). Suite à la diffusion du « Grand Secret », le docteur Gubler est accusé d'atteinte à la vie privée et de violation du secret médical, puis radié de l'Ordre des médecins.

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La Cour européenne des Droits de l'Homme déclare pourtant quelques années plus tard que le caractère absolu du secret médical ne saurait « porter atteinte à la liberté d'expression et au droit à la connaissance par la nation de la vérité sur l'état de santé de son ancien Président de la République » (DELPRAT, 2006 : 1). Un paradoxe apparaît alors entre secret médical et droit légitime à l'information. Si la population a le droit d'informer et d'être informé sur des questions d'intérêt général, le président en tant qu'être à part entière, a le droit d'être protégé par le secret médical. Les problèmes de santé du dirigeants se situent alors à mi-chemin entre la protection de la vie privée du malade en question, et le droit d'être informé sur des questions d'intérêt général.

Le paradoxe ne s'arrête pas là puisque ce droit à l'information est intimement lié à la liberté d'expression qu'implique un système dit démocratique. « Cette liberté d'expression a pour finalité de protéger la divulgation des idées qui heurtent, choquent ou inquiètent, par respect pour le pluralisme, la tolérance et l'esprit d'ouverture sans lesquels il n'est pas de « société démocratique », en déduisant que les restrictions de cette liberté doivent être d'interprétation stricte et particulièrement nécessaires » (DELPRAT, 2006 : 8-9).

C'est ici que la presse tient un rôle essentiel : elle a le devoir d'informer sur les questions d'intérêt général, répondant ainsi au droit de savoir accordé au public. Ce principe étant également applicable à la publication de livres, ou de tout autre écrit n'appartenant pas à la presse périodique (DELPRAT, 2006 : 9). Le cas Gubler met ainsi en lumière une transgression absolue du secret médical, qui se justifie au vue de l'intérêt général que suscitent les problèmes de santé du chef d'Etat et de la liberté d'expression qu'implique un système dit démocratique.

C'est alors qu'apparaît une analogie entre la manière de communiquer sur la maladie des dirigeants d'entreprise et des chefs d'Etat. Toute gouvernance démocratique, qu'elle soit politique ou organisationnelle, implique les notions d'éthique, de transparence, et d'intérêt général. Lorsque l'on s'intéresse au secteur privé, et donc aux entreprises et organisations, on utilise le terme de gouvernance d'entreprise ou de corporate governance pour désigner un système permettant à l'entreprise de gérer ses affaires de façon efficace, tout en respectant certains principes éthiques (DOUEIRY, 2011 : 1). La gouvernance démocratique du secteur public, qui comprend l'Etat et les administrations, désigne quant-à-elle « l'interaction des gouvernements avec les citoyens et groupes de la société civile dans un cadre institutionnel transparent et efficace pour la promotion d'un bien-être social et économique » (THE WORLD BANK, 2007). Les dirigeants d'entreprise et les chefs d'Etat agissent alors à l'intersection des concepts d'éthique, de transparence, et d'intérêt public, et ce au vu du système démocratique dans lequel ils se trouvent. Dans un souci d'éthique, les gouvernements et les entreprises dont les dirigeants sont malades doivent impérativement communiquer et faire preuve de transparence. Parce que leur état de santé concerne des questions d'intérêt général.

Pourtant, rares sont ceux qui respectent ces principes. Un problème notoire de ce phénomène dans le secteur public réside certainement dans le manque de dispositions prévues en cas d'absence, même momentanée, du président. Selon la Constitution et les textes de loi en vigueur, le chef d'Etat doit en effet décéder pour que le président du Sénat soit chargé de l'intérim. « En cas de maladie grave, de démence, d'affection le laissant inconscient, seule la procédure lourde de l'empêchement prévue par la loi suprême serait susceptible de s'appliquer. Ce qui n'a jamais été le cas jusqu'à présent » (DEMONPION, LEGER, 2012 : 9).

Dans le cas des entreprises, former un remplaçant potentiel à la direction de l'organisation est un travail de longue haleine. Le choix d'un successeur prend généralement des mois, la formation d'un nouveau dirigeant peut prendre des années (CAZALAS, 2009 : 53). « Une fois le remplaçant potentiel identifié, le dirigeant doit le protéger des influences qui pourraient le détourner de sa vocation éventuelle ou future d'assurer la pérennité de l'entreprise » (CAZALAS, 2009 : 54). Pourtant, grand nombre d'entreprises attendent un élément déclencheur, tel que le décès ou la maladie du dirigeant pour passer le relai. « D'un point de vue théorique, il s'agirait d'intégrer le processus transmissionnel plutôt que d'être contraint par un élément déclencheur. Or, selon les statistiques de la BDPME (1998), la majorité des entreprises ne sont pas transmises (cessation d'activité, liquidation), et quand elles le sont, c'est généralement un évènement qui en est à l'origine (décès, maladie du dirigeant) » (AZAN, BARES, CORNOLTI, 2006 : 285).

Finalement, les problèmes de santé des dirigeants se trouvent à l'intersection des concepts de droit à l'information, de liberté d'expression et de secret médical. Si le peuple a le droit de savoir, le leader a le droit d'être protégé par le secret médical. Pourtant, dans un souci de gouvernance démocratique, la transparence est de mise. L'état de santé du dirigeant fait en effet partie des questions d'intérêt général. Mais les problèmes de remplacement et de succession agissent comme des freins sur les communications publiques.

Bibliographie

AZAN W., BARES F, CORNOLTI C. (2006), Logiques de création : enjeux théoriques et management,Paris : L'Harmattan.

CAZALAS F. (2009), Diriger une entreprise innovante : joies et tribulations du métier d'entrepreneur, Paris : Editions d'Organisation.

DELPRAT L. (2006), « Du secret médical au secret d'État…ou la justification d'une violation du secret médical par la protection de la liberté d'expression », Médecine & Droit, vol. 2006, n° 76, pp.1-10.

DEMONPION D., LEGER L. (2012), Le dernier tabou, révélations sur la santé des présidents, Paris : Pygmalion.

DOUEIRY V. (2011), Ethique et transparence, les deux piliers d'une bonne gouvernance, usj.edu.lb,consulté le 15.08.2013 #Gouvernement