Beaucoup le comparent au Ministère de la Vérité, cet institut qui surveille toute publication dans "1984", le roman de George Orwell. Accepté par le parlement ukrainien ce mardi 2 décembre, le Ministère de l'Information sera dirigé par Yuri Stets, l'ancien chef du Département de la Sécurité de l'Information de la Garde Nationale d'Ukraine et ancien producteur de la chaîne de télévision Channel 5. Channel 5 est la chaîne la plus regardée d'Ukraine et appartient à l'actuel président ukrainien Petro Poroshenko.

Dès que l'information a été confirmée, plusieurs organisations luttant pour les droits des journalistes ont réagi pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme un nouvel appareil de propagande médiatique à la solde de l'Etat.

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Selon ces organisations, la décision de créer ce département de surveillance des médias a été prise sans se référer à la société civile ou aux syndicats de journalistes.

Dunja Mijatovic, représentante de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) pour la liberté des médias a tweeté : « L'initiative de l'Ukraine de créer un ministère de l'information est une vraie menace pour la liberté de la presse. Ce n'est pas le moyen de s'opposer à la propagande. »

Chritophe Deloire, secrétaire général de Reporter sans Frontières a déclaré : « Laisser le gouvernement s'occuper des « politiques de l'information » sera un grand pas en arrière qui ouvrira le chemin à de graves excès. »

Nouveau Ministère de la Vérité ?

Dans 1984, George Orwell invente le Minivers, organe de propagande étatique en charge d'une réécriture de l'Histoire à l'avantage de la dictature en place.

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Les employés du Minivers (Ministruth en anglais) republient d'anciens articles de presse en modifiant certaines informations afin de créer un climat de tension et d'entretenir la haine de « l'étranger ». Cette administration est une représentation à peine voilée de l'image que se faisait l'auteur du système soviétique des années quarante (1984 est l'anagramme de 1948, date d'écriture du livre).

Héritière d'une culture soviétique de propagande, de désinformation et de censure, l'Ukraine a vu son paysage médiatique plusieurs fois bouleversé. Suite à l'effondrement du bloc soviétique, l'Ukraine devient indépendante en 1991 et de nouveaux titres de presse, plus libéraux, apparaissent. Cherchant à s'éloigner de l'ancienne pensée unique du parti Soviétique, les journaux se tournent vers de nouvelles formules capitalistes, se muant en outils commerciaux au service de la nouvelle oligarchie.

En 2002, le pays compte plus de 15.000 publications (journaux, magazines, revues, fanzines confondus).

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Dans le bouillonnement politique qui précède la révolution Orange de 2004, des journalistes racontent s'être fait menacés par les autorités, ces dernières les obligeant à s'auto-censurer. Les liens entre les médias et le pouvoir en place (riches industriels et politiciens) atteignent une notoriété internationale lorsque les puissances occidentales refusent de valider les élections de 2012, jugeant que ces dernières avaient été faussées par l'utilisation abusive des médias en faveur de certains candidats.

Avec la révolution de Maidan, en 2014, de nouveaux médias apparaissent. Les partisans utilisent le web pour diffuser leurs idées. La guerre médiatique devient aussi importante que celle du terrain. Les opposants se battent à coup de diffamation et d'exaltation patriotique.

Lorsque la Russie décide d'envahir la Crimée, elle est accueillie en libératrice par une partie de la population. Car l'entreprise russe Gazprom, dont le président est un proche du président russe Vladimir Poutine, gère plusieurs chaînes de télévisions en Ukraine et en Russie. Et détient le pipeline qui fournit du gaz à une grande partie de l'Europe.

Pour contrer la propagande du Kremlin, l'Ukraine décident de créer son Ministère de l'Information. Censé mettre un peu d'ordre parmi les médias vecteurs d'opinions, le Ministère de l'Information semble parti pour radicalement censurer toute opposition, qu'elle soit russe, pro-européenne ou nationaliste. De nombreux journalistes russes se sont ainsi vu refuser l'entrée en Ukraine.

Après des mois de révolution, l'Ukraine aurait tort de retomber dans un système de pensée unique.