Tatiana Kasperski est chercheuse au Centre Alexandre Koyré à Paris. Dominique Arel est quant à titulaire de Chaire d'études ukrainiennes à Ottawa au Canada. Tous deux spécialistes des questions relatives à l'#Ukraine, ils décryptent pour Blasting News les enjeux et les conséquences économiques du conflit ukrainien. Regards croisés.

Blasting News : Quelles ont été jusqu'à présent les conséquences économiques du conflit à l'est du pays ?

Tatiana Kasperski : Il est difficile de distinguer les conséquences économiques de la guerre de celles des problèmes structurels de longue date de l'économie du pays, de décennies de corruption et d'absence de réformes.

Publicité
Publicité

Bien sûr, la guerre est à l'origine de lourdes pertes économiques en terme de destruction, de déplacements de populations, de besoins pour l'effort de guerre. Mais ces pertes ne font qu'exacerber des problèmes qui ont touché l'Ukraine post-soviétique. Le secteur de l'énergie illustre bien ces problèmes : l'échec de réformes dans ce domaine a accentué la dépendance à la #Russie. Et l'Ukraine paie aujourd'hui plus cher encore les conséquences de ce conflit.

Dominic Arel : En Ukraine, la guerre saigne un trésor public déjà décimé par l'hyper-corruption des années Ianoukovitch. Celle-ci a dévasté la production industrielle du Donbass et un nombre grandissant d'entreprises à travers le pays stagnent en raison d'un manque d'approvisionnement et de la fermeture du marché russe. En Russie, le rouble a perdu la moitié de sa valeur et les sanctions économiques ont pour effet de couper le pays du marché européen du crédit.

Publicité

La chute brutale du prix du pétrole, principale source de profits de la Russie, aggrave la crise.

Blasting News : Les accords de Minsk, dont on dit qu'ils sont une défaite stratégique au niveau politique pour l'Ukraine, constituent selon certains spécialistes une victoire économique, qu'en pensez-vous ?

DA : S'il y a victoire possible découlant de Minsk-2, ce serait sur le plan humanitaire, puisque cette guerre, conduite par les deux parties à l'artillerie lourde placée à longue distance, vise les civils de façon disproportionnée. Si le cessez-le-feu est respecté, ce qui est peu probable, ce répit pourrait permettre à l'Ukraine de se concentrer sur ses réformes économiques urgentes, aidées par le prêt de 17 milliards de dollars tout juste annoncé par le Fonds Monétaire International (en y ajoutant les sommes apportées par les autres donateurs, l'Ukraine devait récupérer environ 40 milliards de dollars). Sauf que le mécanisme instauré par Minsk-2 indique que l'Ukraine doit d'abord reprendre la lourde charge des dépenses sociales du Donbass, et une "réforme constitutionnelle" qui reste à définir, avant que le contrôle de la frontière le long du Donbass ne soit rétabli, ce qui veut dire que la Russie continuera d'envoyer du personnel et de l'armement lourd pour déstabiliser la situation.

Publicité

TK : Difficile de dire en effet dans quelles proportions ce qui a été prévu sera mis en oeuvre. Mais on peut craindre que l'Ukraine n'en bénéficie pas dans la totalité. Ce que l'on peut dire, c'est que les aides financières ainsi que les réformes économiques sont une nécessité, et une condition sinequanone pour un retour à la normalité.

Blasting News : Une stratégie militaire semble vouée à l'échec pour aider l'Ukraine. Est-ce grâce à l'économie que l'on peut mettre fin à ce conflit ?

TK : Ma réponse ira dans le sens de la précédente. La survie de l'Ukraine et son rétablissement, sont indissociables du soutien financier et des réformes économiques que doit entreprendre le pays. Le rétablissement des flux de finances publiques (pensions et impôts) entre l'Ukraine et les territoires contrôlés par les rebelles, ainsi que la restauration du système bancaire ukrainien sont des étapes indispensables. On peut d'autre part douter que le soutien militaire à l'Ukraine soit une façon d'apporter la paix : cela ne ferait qu'augmenter victimes et souffrances. Il y a certaines indications qui laissent penser que la Russie serait d'ailleurs prête à une escalade militaire, ce qui pourrait entraîner des pertes humaines plus importantes.

DA : Tous s'entendent à dire, autant aux États-Unis qu'en Europe, que l'Ukraine ne peut vaincre la rébellion militairement, puisque qu'elle devrait pour ce faire venir à bout de la grande armée russe. La question est plutôt de savoir si l'Ukraine doit bénéficier des moyens militaires pour défendre ses positions actuelles, et ainsi peut-être dissuader une avancée russe. Les Européens, à l'exception de certains pays limitrophes à la Russie, ainsi que de rares experts, croient qu'une telle option ne mènerait qu'à une dangereuse escalade. La classe politique et les experts américains sont divisés sur la question, et pas seulement entre démocrates et républicains, le contre-argument étant qu'une passivité militaire pourrait mener à un autre type d'escalade : l'expansion des visées territoriales russes. L'argument économique est celui des sanctions et d'une transformation majeure de l'économie ukrainienne, mais cette transformation est précisément ce que craint la Russie, qui cherche à renforcer son modèle d'autoritarisme politique et d'opacité des rapports économiques. Et l'Ukraine, rongée par la corruption, l'incurie et l'incompétence bureaucratique, part de très loin. #Union Européenne