« Invités embarrassants », « bal des affreux »... malgré l'émotion suscitée par la vague d'attentats de la semaine dernière, une fausse note a marqué la marche républicaine organisée dimanche à Paris. Au premier rang, aux côtés de François Hollande et Angela Merkel, des dirigeants considérés comme des « prédateurs » de la liberté d'expression ont défilé. Dans un communiqué publié dès dimanche, Reporters Sans Frontières (RSF) a dénoncé « une récupération indigne ».

« Au nom de quoi les représentants de régimes prédateurs de la liberté de la presse viennent-ils défiler à Paris en hommage à un journal qui a toujours défendu la conception la plus haute de la liberté d'expression ? », peut-on lire dans ce texte.

Publicité
Publicité

Parmi les Etats visés, et représentés à Paris, RSF cite « l'Egypte, la Russie, la Turquie, l'Algérie et les Emirats arabes unis. » D'autres dirigeants qui « sentent le soufre » ont été repérés comme le Hongrois Orban ou le Gabonais Bongo. Il faut dire que les derniers mois ont été marqués par des polémiques dans ces pays à propos de la liberté d'expression et de la possibilité donnée aux journalistes de faire leur travail. Explications.

Hongrie

Le président hongrois, Viktor Orban, était bien placé dans le cortège parisien qui a défilé de République à Nation dimanche. Il ne devait pas être loin de Thorbjorn Jagland, le secrétaire général du Conseil de l'Europe. Le 16 décembre, cet organisme a pointé les restrictions apportées par le gouvernement d'Orban à la liberté de la presse.

Publicité

« La simple existence de certaines dispositions, comme des sanctions sévères, a un effet paralysant sur les médias et a poussé plusieurs d'entre eux à s'autocensurer », a constaté Nils Muižnieks, Commissaire aux droits de l'homme du Conseil. Le rapport salue une amélioration de la condition des journalistes alors que des mesures restrictives avaient été annoncées en 2010. Mais se dit préoccupé par l'existence du Conseil des médias dont les membres sont nommés par le pouvoir politique et « des mesures comme la taxation des revenus publicitaires et les restrictions à la publicité à caractère politique. »

A l'automne dernier déjà, un projet de loi visant à instaurer une « taxe internet » avait finalement été retiré sous la pression de la rue hongroise. Encore plus tôt, fin juillet, la commissaire européenne Neelie Kroes s'était émue sur son blog (archivé sur le site de la Commission européenne) et dénoncé une « liberté des médias menacée en Hongrie ». « La liberté et le pluralisme des médias sont les piliers d'une société libre et les garants de la tradition démocratique. La nouvelle « taxe sur la publicité » en Hongrie montre qu'ils sont en danger. »

Turquie

Dimanche, c'est le ministre des affaires étrangères turc qui représentait le régime de Recep Tayip Erdogan.

Publicité

Là encore, des événements récents jettent une lumière crue sur la « récupération » qui guettait la marche républicaine. Le dimanche 14 décembre dernier, les forces de l'ordre turques avaient débarqué dans les locaux du journal Zaman, interpellant le rédacteur en chef et des journalistes.

D'autres médias avaient été touchés par cette opération. Tous étaient réputés proches d'un rival du premier ministre Erdogan. Comme Blasting News le racontait à l'époque, la Commission européenne avait réagi en rappelant que « ces opérations vont à l'encontre des valeurs de l'Europe que la Turquie aspire à rejoindre. Nous rappelons que l'avancée des discussions vers l'adhésion à l'Union dépend du respect de la loi et des droits fondamentaux par les pays candidats. » Le gouvernement turc avait répondu et dénoncé les ingérences étrangères dans les affaires intérieures de la Turquie. Une vague d'indignation avait suivi l'opération réalisée au nom de la lutte anti-terroriste.

Egypte

Alors que le président égyptien était récemment reçu à Paris avec tous les honneurs, son ministre des affaires étrangères était à la marche républicaine de dimanche. A son retour au Caire, il devait rencontrer son homologue canadien attendu ce mardi en Egypte pour évoquer le sort des trois journalistes d'Al-Jazeera emprisonnés depuis plusieurs mois. Ces trois employés de la chaine qatarie - l'un d'eux Mohamed Fadel Fahmy a la double nationalité égyptienne et canadienne - sont accusés d'avoir divulgué des « fausses informations » pendant les troubles qui ont suivi la chute du régime de Morsi.

En fait, les journalistes du Qatar doivent répondre d'une éventuelle « proximité » avec les Frères musulmans qui soutenaient l'ex-président égyptien. Après avoir été condamnés à la prison - 7 à 10 ans pour les trois accusés - en première instance, les journalistes vont repasser devant la justice en appel. Leur recours a été accepté le 1er janvier mais la date du procès n'a pas encore été fixée. En attendant, ils restent derrière les barreaux.

Gabon

Les liens entre la famille Bongo, qui dirige le Gabon de père en fils depuis des années, et la France ne sont plus à démontrer. Il est donc assez logique que l'actuel président de ce pays d'Afrique, Ali Bongo, soit venu à Paris dimanche. En France, il aurait pu croiser deux journalistes qui ont dénoncé des menaces de la part du régime de Libreville et qui ont choisi de s'exiler dans l'Hexagone.

Jonas Moulenda et Désiré Ename ont été interrogés par la police gabonaise le 19 décembre dernier suite à des articles « déplaisants » pour le régime de Bongo et les forces de sécurité. Dans un communiqué publié le 9 janvier 2015, RSF s'inquiète « des menaces de mort contre un journaliste d'investigation gabonais ». L'association demande « aux autorités gabonaises et camerounaises (où le journaliste a trouvé refuge en partant du Gabon) de mener des enquêtes approfondies et impartiales afin que les menaces à l'encontre du journaliste cessent et qu'il puisse regagner son pays en toute sécurité. » #Charlie Hebdo