Après les attentats de janvier dernier, la vie a repris son cours au sein du journal satirique. Le dernier numéro, intitulé "C'est reparti!" est paru en kiosques le 25 février dernier et a été tiré à 1,6 million d'exemplaires. Pourtant, il semble que l'humour "à la Charlie" est de moins en moins bien accueilli dans certaines zones du globe. Plus, le journal semble s'être carrément fait des ennemis.

En effet, on se souvient que le "numéro des survivants", paru le 14 janvier 2015, soit une semaine après le massacre qui avait coûté la vie à 12 personnes dont 8 membres de la rédaction, avait provoqué une intense vague de colère au sein du monde musulman. Indignés par le dessin de Luz représentant le prophète Mahomet, des milliers de personnes étaient descendues dans les rues à Niamey, Karachi, Bamako, Sanaa ou encore Nouakchott pour crier leur mécontentement. S'en suivirent des émeutes qui ont fait des dizaines de morts. En outre, des drapeaux français ont été brûlés et sur certaines pancartes on pouvait lire "A bas Charlie-Hebdo". Au bout de quelques jours la tension a tout de même fini par retomber.

Pourtant aujourd'hui, c'est au tour de l'opinion publique russe de s'embraser. Pour cause: une nouvelle caricature évoquant, cette fois, la situation à l'est de l'#Ukraine.

Un humour déplacé pour beaucoup de Russes

C'est la fameuse caricature, titrée "Cessez-le-feu: l'ennui s'installe à Donetsk", qui a mis le feu aux poudres. On peut y voir quatre personnes discutant au milieu d'une ville en ruines. L'un d'eux lance à ses interlocuteurs: "Et si on organisait quelque chose avec des caricaturistes?".

Sur la toile, les réactions ont été immédiates. C'est le politologue ukrainien Vladimir Kornilov qui a lancé les hostilités, le 27 février dernier, via son compte Facebook en faisant remarquer que, selon lui, rire de la situation dans le Donbass était complétement déplacé.

Et l'homme de poster le commentaire suivant: "Voici que '#Charlie Hebdo' s'est souvenu de Donetsk. Et voici donc une 'gentille' caricature publiée dans son dernier numéro. Admirez l'humour français, insouciant, unique et surtout si compatissant!".

"Les parisiens méritent bien toute notre compassion eux aussi. Ils s'ennuient tellement dans leur satanée Europe, les pauvres. Il faut absolument les inviter à Donetsk, sans un euro en poche et les laisser y survivre quelques mois. Pour le coup, je peux vous assurer qu'ils ne s'ennuieront pas. Je parie même que leur tête explosera", ajoute Vladimir Kornilov.

Sur la page Facebook de Kornilov, beaucoup semblent partager l'opinion de l'auteur en soulignant qu'à Donetsk, on ne peut actuellement parler d'ennui... En effet, la ville est encore aujourd'hui le théâtre d'affrontements fratricides.

Le 1er mars, ce fut au tour du député du parti majoritaire '#Russie unie' et président de la Commission des Affaires étrangères à la Douma, Alexeï Pouchkov, de manifester son indignation. Sur son compte Twitter, ce dernier publie: "C'est une abomination, pas de la liberté d'expression".

Les internautes aussi s'emportent

Sur les blogs et les forums aussi la tension est palpable. Les commentaires "assassins" fusent. Ainsi, sur Yaplakal.com le blogueur sous pseudonyme de KOTbaum écrit: "Etrange que des gens qui ont eux-mêmes survécu à un odieux et terrible attentat, au sein même de leur rédaction, n'aient pas compris ce qu'étaient la violence, le sang et la mort".

"On est vraiment loin du 'Crocodile' (journal satirique de l'époque soviétique NDLR). Une vraie m… au feutre", ajoute Doctor812.

"Et ces crétins s'étonnent encore que nous ne soyons pas Charlie", s'emporte Ethi.

Certains évoquent la théorie du complot: "Voilà comment les médias de masse manipulent l'opinion publique", écrit Paint.

Sur le forum du site Rusvesna (Printemps russe NDLR), le blogueur Anatoli Babanine ne cache pas sa haine du journal: "Pourquoi ces enf… ne caricaturent-ils pas les cadavres de leurs 'collègues' assassinés? Allons, quoi, ce n'est pas drôle?".

Des propos choquants, mais qui en disent long sur l'accueil réservé à Charlie Hebdo en Russie.

Apaiser les tensions

Bien qu'elle condamne fermement les actes de barbarie survenus à Paris, l'opinion publique russe, dans sa majorité, n'a jamais affiché sa sympathie pour l'humour "à la Charlie". Dans ce pays qui compte environ 15 millions de musulmans, il serait en effet impensable de publier des caricatures du prophète Mahomet sans risquer de provoquer des conflits ethniques. Quant à la situation en Ukraine, les Russes la considèrent comme bien trop tragique pour en rire. C'est pourquoi, même dans le domaine de l'humour, il faut parfois savoir rester prudent.

Il est, bien entendu, du devoir de chacun de ne jamais oublier les dessinateurs de talents qu'étaient Cabu, Honoré, Charb, Wolinski, Tignous,… Leur meurtre est inexcusable et demeurera toujours dans les esprits comme une atteinte aux valeurs de liberté et de "vivre ensemble".

Mais les temps ont changé et "Charlie" aussi. Si le journal a acquis une bien triste renommée, son expansion fut fulgurante dans les jours qui suivirent la tragédie: tiré à quelques 50.000 exemplaires il y a encore quelques mois, ses ventes ont aujourd'hui littéralement explosé. Désormais, ses Unes attirent non seulement beaucoup plus de lecteurs qu'avant, mais elles sont également jugées par l'opinion publique étrangère aux quatre coins du monde. Et tout le monde n'a pas le même humour.

Plus de lecteurs signifie plus de moyens. Plus de moyens, c'est plus de responsabilités. Et plus de responsabilités, cela appelle aussi à plus de tact, plus de respect dans ses propos, au risque de voir son humour mal compris, mal interprété. Il ne s'agit pas de faire de l'autocensure, seulement tenir compte de la liberté des autres. Utilisé en cercle privé, l'humour noir, le sarcasme, la satire, peuvent en effet nous permettre de retrouver un peu de légèreté lorsqu'on se trouve dans une situation tragique. Mais en utilisant la satire à grande échelle, on prend le risque de choquer. Sur la toile, tout va très vite... On passe du cercle restreint au monde entier en quelques clics et la plaisanterie qui fera se plier en quatre notre meilleur ami pourra vexer des centaines d'autres personnes. Après la tragédie, Charlie Hebdo semble aujourd'hui connaître une incroyable renaissance. Il aura néanmoins de plus en plus de mal à se revendiquer "journal irresponsable".