148, ça fait combien ? Un peu plus de 8 fois le massacre de Charlie hebdo et pratiquement le même nombre de morts que le crash d'un A320 pour le suicide d'un seul copilote.

Qu'il est consternant de cynisme d'en arriver à ce genre de constat froid et sans sensibilité. Les morts, victimes intentionnelles de la bêtise ou de l'inconscience humaine, quel qu'en soit le nombre, et même si leur portée symbolique diffère, ont tous la même valeurs dramatique intrinsèque. Mais quelle réalité leur donnons-nous ?

Sur les réseaux sociaux, je suis choquée. Profondément troublée par l'image de corps inertes dans ce qui semble être une salle de classe. Le sang est rouge comme une vérité invisible entre l'encre de tous les textes que j'ai lu.

· Jour de Pâques. Je cueille des pâquerettes. Une. Deux. Trois...

148 morts à l'université de Garissa au Kenya.

· La pâquerette, petite inflorescence jaune à pétales blancs, est l'une des premières fleurs à se montrer au sortir de l'hiver. Elle est aussi appelée fleur de Pâques.

142 des victimes sont des étudiants.

· ...huit, neuf, dix fleurs, et j'ai mal de les cueillir si jeunes, si tôt, sans qu'elles n'aient pu vivre plus longtemps.

C'était ce jeudi 2 avril 2015, à l'aube. 4 membres du shebab, sont arrivés armés dans l'université de cette ville située à 150 km de la Somalie.

· 25 fleurs que je cueille avec le sentiment déjà douloureux de faire un massacre. Encore combien ? Ce n'est pourtant rien pour réaliser que ce chiffre de 148 est plus qu'un chiffre.

Les quatre terroristes ont alors procédé à une diabolique soustraction. « Non-musulmans » - « musulmans » = 148 morts. Et autant de familles et de proches qui sont concernés.

· 35 sur 147, 35 seulement, et je prends conscience du poids d'une vie qui s'évanouit à chaque tige que je fais céder dans mes doigts. La 36ème rejoint les autres…

« Celui qui porte en lui la force de Dieu, son amour et sa justice n'a pas besoin d'utiliser de violence ». Parole à portée universelle, prononcée par le Pape François lors de son discours pour la Pâques catholique.

· 47, j'y suis symboliquement. Ça m'a parut long. J'éprouve comme une flemme à aller jusqu'au bout de l'hommage. Mais les 100 autres membres de l'université de Garissa sont tout autant morts. Alors je continue de cueillir des pâquerettes...comme on recueille un peu de conscience perdue dans le brouhaha médiatique. 148 n'est pas qu'un chiffre.

Dans un pays où 80% de la population est chrétienne, le terme pudiquement employé « non-musulman » pourrait tout aussi bien être remplacé par celui de chrétien.

· 70, le bouquet commence à grossir dans ma main et forme une boule. Je regarde tout autour de moi, je ne fais pas de différence entre une pâquerette et une autre. Je ne distingue pas les musulmans épargnés des chrétiens massacrés. Dans ce champs, il n'y a que des pâquerettes, que des étudiants kényans, que des humains. Un étudiant kényan, quelle que soit sa religion, est pour moi une pâquerette que je cueille pour lui rendre hommage. Je ne sais plus à combien de pâquerettes j'en suis.

Le président du Kenya Uhuru Kenyatta en appelle à l'unité entre chrétiens et musulmans.

· Les indiens navajos avaient coutume de dire dans leur sagesse, que celui qui cueille une fleur, dérange une étoile à l'autre bout de l'univers. Qu'auraient-ils dit de la mort d'un seul être humain ? Qu'auraient-ils dit de la mort de 148 humains ?

Les quatre shebab ont été tués. Parmi eux, un profil interpellant : un kényan d'ethnie somalie, diplômé en droit. N'avait-il pas d'autres armes pour s'exprimer ?

· Je ne compte plus. C'en est assez de fleurs cueillies et d'étoiles dérangées.

Les drapeaux kényans sont en berne. Le deuil national dure 3 jours. Les bombardements kényans ont repris en Somalie en visant deux camps shebab. Ces bombardements étaient prévus avant le massacre commis à l'université de Garissa.

· Ce qui me surprend le plus en regardant le parterre, vert et fleurit, que je quitte avec mon bouquet, c'est de constater à quel point rien ne semble avoir changé. 148 pâquerettes ont pourtant été cueillies, et la différence n'est pas ou à peine visible de là où je me trouve. #Afrique #Terrorisme