« Chaque gouvernement turc veut nous interdire quelque chose. » #Internet serait-il la véritable bête noire du gouvernement turc mené par le président Erdogan ? Un an après le blocage de Twitter pour éviter la diffusion d'informations concernant des affaires de corruption, le gouvernement turc a encore frappé sur internet. Lundi 6 avril, les « BigThree » du web, Twitter, Facebook et YouTube et près de 160 autres sites ont été mis hors service par les autorités pour empêcher la diffusion d'images d'un procureur décédé après une prise d'otages, survenue le 31 mars dernier. Les trois services ont été réouverts quelques heures après avoir accepté de supprimer la moindre trace de ces images.

La liberté d'information une nouvelle fois muselée en #Turquie ? À deux mois du renouvellement du Parlement turc, quel est l'objectif du président ? « Vous savez cette censure est apparue bien avant Erdogan. Et puis, il ne faut pas oublier qu'il y a des élections bientôt… » A 29 ans, Fatih habite Bursa, au nord-ouest de la Turquie. Il ne se fait aujourd'hui plus d'illusion quant à la censure exercée sur les médias turcs par les autorités en place. « Le gouvernement n'autorise tout simplement pas la publication d'informations négatives à son égard. ». Et les tensions ne sont surement pas prêtes d'être relâchées : les prochaines élections législatives auront effectivement lieu le 7 juin prochain.

« Ils feront pire peu à peu »

La prise d'otage sanglante d'Istanbul a été revendiquée par le Front révolutionnaire de la libération du peuple, groupe d'extrême gauche, considéré par le gouvernement turc comme un groupe terroriste. « En fait, personne n'a vraiment compris pourquoi ils n'ont pas voulu que les tweets et les vidéos qui contenaient la photo du procureur soit diffusés », confie Mert, étudiant en journalisme à Istanbul. D'après les médias turcs, le procureur Kiraz était chargé d'enquêter sur la mort d'un adolescent suite à des tirs de grenades lacrymogènes de la police en 2013. YouTube, Twitter et Facebook n'ont donc pas eu d'alternative à la suppression de toutes publications contenant cette image, en l'occurrence une photographie du procureur Kiraz, une arme braquée sur la tempe. Levé mardi 7 avril, le blocage aura donc duré plus de 24 heures. Un bannissement, une atteinte à la liberté d'expression et d'information qui deviendrait presque une habitude pour les Turcs. En mars dernier, le Parlement a voté une loi qui autorise le gouvernement à bloquer un site internet sans l'aval d'un juge. « Ici, les gens pensent que cette loi est une sérieuse atteinte à leur liberté, mais aujourd'hui bon nombre d'entre eux utilisent un VPN pour contourner le blocage géographique et accéder à leur compte Twitter ou YouTube. Beaucoup de Turcs n'y font presque plus attention », déclare Mert. Lundi 6 avril, le hashtag #TwitterBannedInTurkey était numéro un dans les toptweets monde.

D'après Berivan Barca, jeune étudiante à l'université d'Izmir, les blocages sur Internet ne sont plus vraiment considérés comme des mesures handicapantes, mais purement et simplement comme des atteintes « aux libertés individuelles et aux droits de l'Homme ». La situation des médias, réseaux sociaux et plus généralement de l'accès à Internet en Turquie semble critique. Tous sont, bien sûr, potentiellement dérangeants pour le gouvernement Erdogan, qui veille à ne rien laisser filtrer pour s'assurer une majorité écrasante au Parlement. La levée du blocage n'a été autorisée qu'après la suppression du contenu importun. La justice turque a également ouvert une enquête pour « propagande terroriste » contre quatre journaux ayant publié les images.

149e sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF, la Turquie ne semble pas vouloir lâcher prise sur les organes de presse  et d'information. Tout comme Mert et Berivan, certains pensent même, qu'en vue de la prochaine échéance électorale, la situation ne fera qu'empirer. « Ces dix dernières années la liberté de la presse a été tuée à petit feu », juge Berivan. Mert, lui, estime même « qu'ils feront pire peu à peu ».

Deux tiers des sièges pour Erdogan

Les 550 sièges du Parlement turc seront remis en jeu en juin prochain. Le parti au pouvoir, l'AKP, tente encore aujourd'hui de rassembler une majorité écrasante pour satisfaire son ambition et sa volonté de domination. Le parti de l'actuel président détient aujourd'hui 313 sièges sur 550. Il espère en obtenir près de 360 lors du prochain scrutin. Son premier objectif ? Etablir une nouvelle Constitution, notamment pour renforcer les pouvoirs du président. Pour Mert, cela ne fait aucun doute, le gouvernement Erdogan n'en est pas à sa dernière mesure de censure : « Si les prochaines élections se déroulent de la même façon que les dernières élections présidentielles, il faudra s'attendre à de nouvelles interdictions. Cela dépendra énormément de la compétition qui se tiendra entre le gouvernement actuel, l'opposition et la confrérie de Gülen [mouvement religieux très puissant en Turquie, ndlr]. Mais à mon avis, de nombreux blocages surviendront dans les mois qui viennent.»