Rappelons nous tout d'abord quelques extraits du discours de sieur Valmy Féaux, le 5 novembre 1990, lors de la deuxième conférence des ministres de la culture française à Liège. Il était alors ministre-président de la Communauté française de Belgique. Il déclare : «De Dakar à Québec, de Cotonou à Liège, du Sud au Nord, de l'Asie à l'Europe, c'est l'espace francophone que vous représentez, au-delà des nations, au-delà des Etats. Un espace qui épouse et dépasse les régions et dont le cœur vibrant est la langue, notre belle langue française, une et diverse, multipliée et enrichie par nos accents, nos nuances de vocabulaire, nos façons à nous de chanter en une langue commune…». Je le vois nageant au milieu d'un rêve surréaliste dont les contours lui échappaient. Qu'il est lointain ce rêve d'une famille francophone où la langue française seule servait de ciment, rêve que caressait Senghor!

Je vous invite à faire un tour à Dakar, à Malabo, à Libreville, à Berne, à Port-au-Prince ou au Caire. Vous serez certes accueilli dans ces pays présumés francophones, mais pas du tout avec les mots français, cette langue avec laquelle Molière, Sartre, Mongo Beti et les autres écrivirent les plus belles pages des faits sociaux.

Ce phénomène social qu'est la francophonie semble perdre de son aura pour devenir une nébuleuse sans plus. Et plus il est célébré, plus il se confirme que ce n'est que dans les bureaux administratifs que le français est parlé parfois comme il se doit. Car autant au marché que dans les milieux où il est supposé être parlé, c'est à tout hasard que vous attrapez un mot français à l'intérieur d'un cafouillis de mots plus lointains les uns que les autres.

Ensuite, dans bien des pays francophones d'Afrique, la nouveauté, c'est la distribution des postes ministériels selon les tribus qui composent le pays. Aussi dans certains ministères, pour y être accueilli et servi, il faut parler la langue en vigueur, celle de la tribu dont les élites gèrent le ministère en question. Dans le meilleur des cas, il vous faut un interprète. En d'autres milieux, personne n'est prêt à vous expliquer quoi que ce soit, et c'est vous le francophone en territoire francophone qui êtes tourné en bourrique. C'est cette appréhension des retombées de l'assimilation qui a conduit certains chefs comme Charles de Gaulle à consacrer leur génie dans la consolidation des acquis géostratégiques de la France au sein de l'espace francophone, rôle confié au tristement célèbre Foccart.

Qu'il est beau le brassage des cultures de peuples divers, mais ne dit-on pas : qui trop embrasse, mal étreint? S'est-on jamais posé la question de savoir ce qui fait courir tous ces nouveaux venus?

Au fil du temps, le Bamiléké n'aspire à ne parler que bamiléké, le Wolof ne veut apprendre que wolof, l'Arabe ne veut avoir pour langue que l'arabe, etc. Ce transfert inconscient des objectifs que s'étaient fixés les géniteurs de la francophonie qui est l'expression des peuples à jouir de leur liberté dans un espace à priori francophone, me fait penser à ce que disait Aimé Césaire: «Calme et berce, O ma parole, l'enfant qui ne sait pas que la carte du monde est toujours à refaire».

En imposant la langue française à tous ceux qu'ils ont colonisés, les Français n'ont pas prévu qu'il y aurait forcément des replis identitaires, replis qui sont manifestes en Afrique noire. Aussi le Congolais ne veut-il parler que le lingala, le Centrafricain, le sango, etc. Aussi le taux des populations parlant le français dans l'espace originellement francophone fond, comme neige au soleil.

D'aucuns diraient, comme l'avait déclaré en son temps Ousmane Paye, alors secrétaire général de la commission nationale pour la Francophonie du Sénégal que : «Rassemblant au Nord comme au Sud et sur les cinq continents, des peuples très différents par leur histoire, leur culture et leurs langues, puisant dans cette diversité sa force et sa richesse, la francophonie aujourd'hui peut et doit devenir pour le monde, un lieu privilégié de réflexion et de dialogue, un terrain d'expérimentation de solutions durables pour l'avenir de la planète, le creuset de la solidarité indispensable à la survie des peuples qui l'habitent».

Qu'une université francophone ait vu le jour à Alexandrie pour joindre l'acte à la parole, c'est déjà cela de positif; mais la tendance qu'ont les dirigeants français depuis 2007 à faire de la France un sous-traitant de l'impérialisme américain dans le monde en général et en Afrique en particulier, met entre parenthèses les objectifs initiaux de l'O.I.F. Preuve que désormais francophonie rime avec franco-fourre-tout. Qui vivra, verra.