Ne pas écrire tôt pour ne pas écrire trop faux.

En parler plus tard aussi pour empêcher l'effet de mode, pour se souvenir de ce qui s'est passé, pour ne pas oublier, parce que chaque vague de nouvelles, ressac d'informations, chassent la précédente.

Empreinte du pessimisme d'une soi-disant génération sacrifiée, je croyais que nous étions assoupis parce qu'ici tous les grands combats avaient déjà été menés. Je pouvais me faire avorter sans risquer la peine de mort, je pouvais aller à l'école et à l'hôpital, et tous deux n'avaient cure de ma religion ou de mon origine. Et depuis peu, je pouvais même me marier avec une femme si j'avais souhaité. Bref, plus de quoi s'insurger le point levé.

Je n'aurais jamais cru, en 2015, que je me serais levée et serais allée marcher pour la liberté d'expression. I took it for granted. Je croyais notre « premier amendement » évident. Je croyais le droit à la critique le ciment de la construction de notre esprit. Je n'imaginais pas que l'obscurantisme tenterait d'éteindre nos Lumières.

L'élan populaire qui est né a fait résonner Alfred de Musset, « alors s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse », pour mieux le paraphraser, car la jeunesse, la semaine dernière s'est réveillée, s'est relevée sur les stigmates fumeux des kalachnikovs.

J'ai pu lire dimanche sur des pancartes « si j'avais leur talent, aurais-je leur courage ? ». C'est bien de ça dont il est ici question. Le courage de ne jamais plier face à la peur, de rester debout plutôt qu'à genoux, d'ouvrir sa gueule, parce que c'est ainsi qu'on fait avancer le monde. On sait trop bien que notre pays a eu davantage d'attentistes que de résistants et nous n'en sommes pas fiers. Aujourd'hui les gens militent en découvrant leur kiosquier, en s'abonnant à #Charlie Hebdo. Et je ne ferai pas partie de ceux qui critiquent l'achat d'une nouvelle conscience comme on retourne sa veste. Je suis émue par ce réveil, par ce sursaut.

De la même façon je n'apporterai pas d'encre aux pamphlets qui assènent que la marche de dimanche n'était pas « Charlie », qu'elle n'aurait pas plu à leur esprit de sales gosses. D'abord parce que Bordel ! On a mis Mahmoud Abbas et Benjamin Netanyahu dans le même cortège et ensuite parce que l'esprit sale gosse s'est cristallisé dans une fiente de pigeon sur François Hollande. Je me crois athée mais dans ces cas-là, je me sais plutôt agnostique, cette chiure d'oiseau c'est un signe de l'au-delà signé Wolinski.

La connerie de certains ne musèlera pas la liberté des autres. Je respecte la foi de tous mais je conchie les dogmes. Et tous les écrits qui fabriquent des frontières entre les hommes. Pardon, plus exactement toutes les absurdes exégèses qui font dire à des livres saints de ne pas aimer son prochain.

Je ne me suis jamais sentie aussi citoyenne, républicaine que depuis une semaine. Je suis Marianne aux seins nus, je suis la liberté guidant le peuple. Je suis Charlie parce que maintenant ça veut dire ça aussi.