Loin d’être une nouvelle lubie, le désir d’être « mince et belle » répond à des diktats et des normes qui ne datent pas d’hier. Et si l‘on pensait en être émancipées, force est de croire que ce n’est toujours pas le cas.

Ayant pris conscience que rien ne se fait sans continuité, on reconnait désormais l'action vaine des régimes amaigrissants. C'est donc animé par une volonté de reprendre son alimentation, sa forme et inconsciemment sa vie en main, que l'on assiste à la mise en place d’une véritable ligne de conduite healthy. Largement inspirée de l’"healthy way of life" qui sévit à son paroxysme à Los Angeles et New-York, c’est d’abord le gluten qui est banni, puis vient l’engouement pour la détox liquide, enfin on en vient à bannir le sucre et les féculents pour ne plus picorer que des légumes.

En parallèle, le métier de coach sportif se développe à une allure foudroyante et s’associe aux nouveaux médias, démocratisant d’une certaine manière l’accès au sport et au « bien-manger ». Mais non sans conséquences...

"Un étalage de chair insupportable"

Ayant fait l’expérience de m’abonner à deux comptes Instagram labellisés « healthy » et administrés par deux coach sportives dont je tairai les noms, ce sont des images montrant hanches fines et cuisses minusculement galbées qui pullulent sur mon smartphone. Et je ne parle même pas du nombre de « close-up fessier » qui apparaissent… Un étalage de chair insupportable ! Côté alimentation, tout est fait  pour me dire quoi boire et comment me nourrir, photos de repas diététiques et recettes maison de green smoothies à l'appui.

Tout cela me rappelle étrangement le mouvement pro-ana qui sévissait dans le milieu des années 2000, prônant l’anorexie et/ou la boulimie comme #Mode de vie. Ainsi florissaient des sites web où l'on pouvait trouver des thinspo (tiens, cela ne vous rappelle pas les #fitspo ?), les photos de mannequins ou de femmes faméliques pour se motiver et des conseils pour atténuer la faim.

Culpabilisatrices à outrance, ces images de corps toujours plus musclés, comme les mannequins des magazines que l’on tient pour responsables de véhiculer un idéal féminin fantasmé, doivent être regardées avec recul. D’abord car tout le monde n’a pas la possibilité de s’alimenter tel que le prônent ces nouveaux gourous (manger sain et ne parlons même pas de manger bio coûte cher !) et qu’il ne sert à rien de verser dans une "orthorexie" débilitante. Manger des fruits et des légumes le plus régulièrement possible en limitant au maximum le "tout-préparé", respecter sa faim, favoriser la marche et l’activité physique, très bien ! Voilà qui est sain et pour ma part suffisant. Nul besoin de se ruiner en lait d’amande, pain d'épautre et autres produits gluten free qui font aujourd’hui la panoplie de toute healthy-girl qui se respecte. De même pour le sport, la tenue, l’équipement, l’abonnement à une salle et l’acquisition des derniers gadgets high-tech sportifs qui vont de pair avec ce mode de vie ont un coût que ne peuvent se permettre toutes les bourses.

 Instagram, meilleur ami des "gourous healthy"

Mais ce n’est pas tout, la raison pour laquelle il est nécessaire de prendre du recul par rapport à cette folie healthy est la vanité. Non pas la nôtre, mais celle de celui qui passe son temps à s’exhiber !

Fier de son corps, le coach sportif tient à le montrer à tout le monde et sous tous les angles. Or, ces images contribuent à renforcer le diktat de l’apparence et ont un impact fort sur un public à l’image et l’estime de soi fragiles. De plus, conscient du potentiel fédérateur d’Instagram et du support publicitaire qu’offre l’application, le  « gourou healthy » nous harcèle d’images faites pour motiver les troupes à suivre son tout nouveau programme 12-semaines-pour-un-bikini-body, et se donner en exemple. Et force est de constater que cela marche ! Pour preuve, les selfies avant/après qui prolifèrent sur la plateforme sociale, et qui pour le coach à la recherche de reconnaissance est encore le meilleur outil de promotion qui puisse exister.

Mais ce qu’il faut savoir c’est qu’Instagram compte une communauté d’utilisateurs jeunes et très facilement influençables dont les 12-24 ans représentent pas moins de 53%. A cet âge-là, la stigmatisation de l’apparence (poids, taille, look) peut être très forte et « constitue […] le motif principal des formes d’ostracisme dont ils se plaignent », explique Olivier Galland, chercheur au Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique. Cela peut également favoriser chez d’autres le développement de troubles du comportement alimentaire. Ainsi se développe dans cette course au bien-être des comportements excessifs. Des personnes de constitutions minces et de poids normal ayant une alimentation plutôt saine, s’infligent ainsi des séances de sport à outrance, et s’imposent une alimentation hyper restrictive afin de ressembler à ce nouvel idéal physique.

Le nouveau carcan du "healthy"

En ce sens, une démarche plus pédagogue, moins démago et moins commerciale serait souhaitable et bénéfique de la part de ces personnes qui nous vendent du bien-être à foison. Car ce que l’on voit moins, c’est que le corps du coach sportif est à la fois son outil de travail et de promotion. Faire du sport est son job, et il en fait parfois jusqu’à 5 heures par jour ! Or, certaines personnes n’ont pas toujours conscience qu’un tel corps est le résultat d’un style de vie à part entière, d’une rigueur importante et d’un investissement en termes de temps et d’argent. Dès lors, comment tenir le rythme pour les "sportifs du dimanche" et les débutants parfois trop naïfs sans se faire mal physiquement et psychologiquement ?

Depuis des années, nous nous insurgeons contre ce diktat de la minceur qui régit les canons de beauté et cherchons à s’en émanciper. Hélas il semblerait que ce phénomène du healthy soit également un nouveau carcan duquel il est tout aussi important de s’affranchir. Car bien plus qu'une tendance superficielle du règne de l'égo, de la performance et de la forme physique, c’est l’impression d’un retour à la case départ avec l’apologie d’un corps parfait qui serait musclé, longiligne et sans une once de graisse et à défaut indésirable. Finalement, ni plus ni moins que la quintessence de la beauté que l’on nous vend depuis des décennies.