Après le temps du recueillement et de la mobilisation populaire à la suite des attentats des 7 et 9 janvier derniers, le temps des débats politiques et sociétaux est arrivé. À ce petit jeu, le débat qui occupe le plus de place dans les médias est celui sur le service civique et la pertinence de le rendre obligatoire.

Alors que le Front National a appelé le gouvernement à le rendre obligatoire afin de "ré-inculquer aux jeunes générations un esprit national et patriote", François Hollande devrait, selon Europe 1, annoncer ce jeudi lors de sa conférence de presse l'objectif d'atteindre d'ici la fin du quinquennat près de 300.000 services civiques signés. Toutefois, il devrait également annoncer qu'il ne rendra pas obligatoire ce dernier. Si ce débat a occupé une large part des discussions politiques depuis l'attentat de Charlie Hebdo, le problème des banlieues semble lui primordial et il serait grand temps de l'aborder.

Notre société a-t-elle atterri?

"C'est l'histoire d'une société qui tombe et qui, au fur et à mesure de sa chute, se répète sans cesse pour se rassurer, 'Jusqu'ici tout va bien', 'Jusqu'ici tout va bien'... 'Jusqu'ici tout va bien'. L'important c'est pas la chute, c'est l'atterrissage". Cette phrase, épilogue célèbre de La Haine, résume bien le manque de prise de conscience de la part de tout le monde de la désagrégation de la société nationale.

En effet, malgré le signal d'alerte constitué par les émeutes de 2005 dans la plupart des banlieues françaises, rien ou presque n'a évolué. Dans certains endroits la situation a même empiré comme l'a très bien mis en avant André Gerin dans son essai, Les Ghettos de la République: encore et toujours, paru en 2012. Est-il dès lors normal que La Haine, qui fêtera bientôt ses 20 ans, reste cruellement en phase avec la réalité de nos banlieues?

Pire encore, lorsque #Manuel Valls a évoqué une forme de ségrégation socio-spatiale, nombre de personnes publiques ont crié au scandale et appelé les habitants des banlieues à plutôt "remercier l'Etat pour tout ce qu'il avait pu faire pour eux au lieu de demander toujours plus". Et pourtant les chiffres, eux, ne mentent pas: à diplôme égal, les habitants de quartiers dits difficiles ont deux fois moins de chance d'être embauché, 60% des familles sont monoparentales.

Manuel Valls a bien évoqué une politique de "peuplement" pour lutter contre la "ghettoïsation" de ces zones de notre pays dans un entretien au Journal du Dimanche le 25 janvier dernier. Mais comment être sûrs qu'il ne s'agit pas d'un énième effet d'annonce, d'une énième réaction à chaud qui n'aboutira finalement qu'à des actions très à la marge des problèmes comme le mettait déjà en avant IAM dans Demain c'est loin en 1999: "C'est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture" et comme on a pu le voir après les émeutes de 2005 où de nombreuses promesses furent prises sans jamais être respectées.

Tous responsables de cette situation?

Les premiers responsables sont évidemment les hommes politiques. Comme le rappelait Jérôme Guedj lors de l'émission On n'est pas couchés du 31 janvier: "Si la politique de la ville n'est pas inexistante, elle n'est pas pour autant suffisante. Il faut faire beaucoup plus d'efforts pour ne pas que la société soit fracturée entre différentes franges de la population". Évoquant son expérience en tant que président du Conseil Général de l'Essonne,  il expliquait que la solution n'était pas de baisser les bras mais de toujours travailler pour l'intégration de ces personnes à la société. Il insistait également sur le fait que cette aide ne devait pas forcément être financière mais devait surtout consister en un accompagnement de ces personnes.

Le plus dommageable est que les propositions ayant pour but de résorber cette fracture ne font souvent que l'accentuer et ce particulièrement au niveau scolaire. Par exemple, lorsque François Hollande a proposé d'instaurer un quota minimum d'élèves par lycée qui iraient en classe préparatoire, celle-ci a été très mal perçue dans les quartiers dits défavorisés. D'aucuns y voyant une nouvelle forme de discrimination. Et surtout, cette proposition ne résout pas le problème des conditions de travail et de la moindre qualité des cours dispensés dans les lycées ZEP, elle revient à casser le thermomètre pour ne plus voir que l'on a la fièvre (on voit ici resurgir la phrase de La Haine).

Les médias ont, eux aussi, une part de responsabilité dans cette fracture qui parcourt aujourd'hui la société française. Effectivement, ceux-ci accentuent cela en choisissant de ne mettre la lumière que sur les travers de ces quartiers. En outre, ils ne montrent que très peu les réussites issues de ces endroits-là de la France et de toutes les personnes qui s'engagent au quotidien pour permettre aux gens de changer leur destin, qui dans la tête de beaucoup d'entre eux, est déjà écrit d'avance.

Cet engagement se matérialise le plus souvent dans des actions associatives permettant la plupart du temps aux jeunes issus des banlieues de pouvoir accéder à une ouverture culturelle qu'ils n'auraient sans doute pas eu sans cette aide-là.

Néanmoins, on note de plus en plus d'artistes qui s'engagent pour défendre ces populations comme Keny Arkana auteur d'un mini-documentaire, Capitale de la rupture, pour dénoncer la gentrification de Marseille et la politique d'expulsion des populations historiques du centre de Marseille vers les banlieues et les quartiers nord. D'autres artistes tentent d'ouvrir ces jeunes à des parcours qu'ils n'auraient pas eu l'idée de suivre par eux-même. Médine, par exemple, "espère susciter des vocations de journalistes-reporters" et donne des conférences à Science-Po ou HEC. Enfin, Abd Al Malik, dans son film Qu'Allah bénisse la France, montre que malgré tous les vices présents dans les cités, on peut s'en sortir par l'éducation, ce qui a valu à ce film le surnom d'anti La Haine.

Aussi faudrait-il plus se préoccuper de ces populations-là sous peine de voir ses "poudrières", selon le mot de Manuel Valls, s'enflammer et de revivre ainsi les violences de 2005. L'éducation semble être le meilleur des moyens pour parvenir à régler le problème et comme disait Victor Hugo: "Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons".