Écrite par Jean-Jacques Goldman et interprétée par Les Enfoirés, "Toute la vie" est la chanson qui fait parler d'elle ces derniers jours. 

Comme ont peut le voir dans ce clip, deux voix s'expriment: la voix des "jeunes" et la voix des "vieux", soit deux groupes de taille égale en vis-a-vis. Position idéale pour le long débat qui va suivre. Si on considère l'âge des chanteurs du groupe des anciens et les références abordées, on peut estimer que ceux-ci font partie de la génération 60-70, mais Mimie Mathie et Amel Bent, présentes dans ce groupe, nous autorisent à prendre une fourchette un peu plus large. Quant au second groupe, il concerne vraisemblablement les jeunes nés après 1985.

« Vous aviez tout, nous on n'a rien »

Tel est le message qui semble ressortir des paroles de la jeune génération. « Vous aviez tout: paix, liberté, plein emploi, Nous c'est chômage, violence et SIDA ». Traduction : c'était mieux avant. Triste constat, exprimé avec force jalousie et rancœur. Rancœur qui ne se dévoile véritablement que quelques vers plus loin : « Vous avez raté, dépensé, pollué ».

On en vient ici au principal reproche fait par la nouvelle génération à l'ancienne, qui n'est plus seulement d'avoir grandi dans une époque plus favorable (car au fond les pauvre n'y étaient pour rien) mais de n'avoir pas su en profiter et d'avoir gâché cette chance. Ce qui fait que... « Le passé et le futur nous encombrent ». Traduction : on doit payer les erreurs du passé tout en travaillant à préserver le futur. La question sous-jacente ici est donc : Et nous, on vit quand ?

Mais pas de panique, puisque les "grandes personnes", avec leur grande sagesse acquise par l'expérience, détiennent LA réponse :

« Toute la vie »

Et oui les jeunes, vous n'avez peut-être pas toute la chance qu'il semble que nous ayons eu, mais vous avez « toute la vie ». Ces trois mots sont non seulement l'entêtant refrain de la chanson (qui ne l'aura pas dans la tête après avoir lu cet article?) mais aussi l'un des refrains favoris des adultes de notre entourage (ne faites pas semblant, vous voyez très bien de quoi je parle, même vous, ex-jeunes). Tu viens de te faire plaquer ? Ce n'est pas grave, tu as toute la vie devant toi ! Tu te plains à cause de ton job/de ton absence de job ? Ce n'est pas grave, tu as toute la vie devant toi ! Tu déprimes ? Aucune raison, tu as toute la vie devant toi !

Oui, mais est-ce que le manque de temps des plus âgés seul peut justifier les précédents reproches de leurs cadets ? Là encore, les grands ont de quoi répliquer :

« Tout ce qu'on a, il a fallu le gagner »

Alors comme ça la chance ne tombe pas du ciel ? Voilà qui fait un beau mawashi geri à l'injustice clamée par les jeunes et donne à réfléchir. En effet, qu'est-ce que la génération 85-90 sait au juste de l'époque précédente ? Peu de chose à vrai dire, à part ce qu'enseigne le chapitre Des années 1945 à nos jours des manuels d'histoire, ainsi que les souvenirs d'enfance inlassablement racontés par l'oncle Didier à toutes les réunions de familles. Autrement dit, grandir dans un monde où les réglementations sont toujours plus nombreuses, de manière inversement proportionnelle aux chances de s'en sortir dans la vie, ça peut paraître injuste quand on se croit né dans la mauvaise génération ; mais ce qu'on ne voit pas dans ces cas-là, c'est que cette génération dorée à qui nous reprochons tout notre mal a très certainement dû faire face à d'autres types de problèmes...dont nous n'avons pas idée puisqu'ils les ont éradiqués.

Un problème de communication

« Vous avez raté, dépensé, pollué

Je rêve ou tu es en train de fumer ?

Vous avez sali les idéologies »

Pour rappel, les vers 1 et 3 sont chantés par le groupe des jeunes, et le vers 2 est la réponse du vis-à-vis. Sans s'attarder sur le système de rimes somme toutes peu cohérent, observons d'un peu plus près ces trois vers. Quel lien entre le vers 1 et le vers 2 ? Aucun (sauf si on considère que les aînés refusent de se voir reprocher la pollution par des fumeurs...c'est une possibilité). Entre les vers 2 et 3 maintenant ? Aucun non plus (et cette fois, vraiment aucun).

Si on était dans l'analyse pure et simple des paroles, on pourrait dire que l'auteur ne s'est pas foulé pour les trouver. En réalité, cet « effet patchwork » montre bien un véritable dialogue de sourd qui règne entre  les deux générations, tout le monde parle, mais personne ne s'écoute.

« Toute la vie, c'est bidon ça veut rien dire »

En effet, à quoi bon avoir « toute la vie » si on ne peut rien en faire ? Cela n'est d'ailleurs pas sans rappeler Jeunes et limités, le rap de la pub Universal Mobile (2009). La plainte qui ressort à chaque fois est la suivante : on a tous les outils, mais pas les moyens de s'en servir. D'où les difficultés des plus jeunes à comprendre que quand ils s'entendent dire : « Toute la vie c'est une chance inouïe ».

Cela ne veut pas dire « tu es jeune donc tu n'as pas de raison de te plaindre » mais plutôt « tu as toute la vie pour rendre ton futur meilleur ».

Cependant, avec un vers tel que : « A vous de jouer, mais faudrait vous bouger », on réalise aisément que, si les jeunes impétueux ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et jugent leurs parents sans avoir toutes les cartes en main, de leur côté, ces derniers font exactement la même erreur, en jugeant une jeunesse d'après les apparence en ignorant la majeure partie des problèmes liés à son temps.

Au final, même si le « message encourageant et positif pour les jeunes » que voulaient véhiculer les Enfoirés n'est pas tout à fait passé comme une lettre à la poste, la chanson a au moins le mérite d'illustrer ce grand problème de mésentente générationnelle, entre une Génération "mid-aged" qui croit tout comprendre et qui n'écoute pas sa postérité cracher son mal-être, persuadée d'être la plus malheureuse du monde sans réaliser tous les atouts mis à sa disposition. Toutefois, quand ce message totalement involontaire sera profondément ancré en chacun de nous, pourrons-nous espérer voir une génération future plus sage et moins centrée sur elle-même ? #Musique