Après un mois de janvier 2015 marqué par les événements que l'on sait (tuerie par un commando fou d'une grande partie de la rédaction de #Charlie Hebdo), après les marches nombreuses dont celle, significative, du 11 janvier 2015, voilà que Luz nous annonce qu'il arrête de caricaturer Mahomet. Il ne s'agit pas ici de dire s'il a raison ou tort, mais de respecter sa décision tout en essayant d'en comprendre la signification en étant bien entendu à la marge d'un problème, d'une lassitude et de la vie d'un homme (Luz) qui veut simplement tourner la page et faire autre chose.


Les caricatures de Mahomet ou de Jésus par la rédaction de Charlie Hebdo avaient (même si la caricature est reconnue par la loi française) soulevé un problème réel : jusqu'où peut-on aller pour démystifier les symboles et les valeurs représentatives de la spiritualité d'un peuple ou d'une communauté ? En décidant de ne plus caricaturer le prophète Mahomet, Charlie Hebdo va s'arrêter sûrement de caricaturer le Pape, Jésus et la Vierge Marie. On attend un parallélisme des formes et de fond dans la pratique de la caricature. Il reste à Luz un champ ouvert : peut-être celui des politiques. Mais on peut se demander si ces mêmes politiques qui prônent la liberté d'expression, sont prêts à accepter une caricature acide les concernant de la part de Charlie Hebdo.

En fermant cette page de la caricature « iconique », Luz fait preuve d'intelligence et participe par devers lui-même à la baisse de la tension entre les communautés socio-religieuses multiples vivant en France. En effet, nous sommes au cœur d'un problème qui devra trouver une solution : comment les traditions judéo-chrétiennes qui structurent l'ethos socio-politique et religieuse française peuvent-elles s'ouvrir au monde musulman ? C'est un véritable débat derrière les paroles creuses sur la diversité, la laïcité et le vivre-ensemble. La question laïque qui a été au cœur des luttes entre l'État et l'Église, doit être refondée aujourd'hui à l'heure de la mondialisation. Le débat entre intégration et assimilation en France trouve ici sa résonance. On ne va pas continuer à mettre la tête dans le sable et à ne pas voir les problèmes du vivre-ensemble qui se posent dans notre pays malgré les discours politiques..

En revenant à Luz, il a raison d'éprouver une certaine lassitude. Luz comme Charlie Hebdo, n'ont pas vocation à être ceux qui apportent la solution aux problèmes de liberté, de vie en société, de cohabitation religieuse pour lesquelles la plupart des hommes politiques se contentent de la caricature et du discours verbeux. Monsieur Luz, vous avait raison d'arrêter la caricature. C'est une forme d'intelligence qui vous met à l'abri de tous ces égoïstes et philosophes, penseurs et chefs d'entreprises français qui refusent de voir la transformation radicale de la société française, une transformation qui, au nom de la citoyenneté construite tout au long de l'histoire, a commencé par des rapports brutaux entre la France et ses anciens territoires (esclavage, colonisation, protectorat, néocolonialisme). La plupart des populations migrantes venant de ces territoires sont installées en France.

La France est au milieu du gué et vous, Monsieur Luz, vous avez une vie et vous ne pouvez pas continuer à œuvrer pour une société française qui se ment à elle-même et qui joue les passagers clandestins, grâce ou à cause de vos caricatures. Monsieur Luz, reprenez votre vie d'homme, tout comme moi j'essaie d'assumer la mienne à ma place, sans caricature, sans anathème. Ce texte n'a pas vocation à accuser ni mes compatriotes, ni mon pays la France, mais à mettre en évidence les points sociétaux et politiques qui font débat depuis de nombreuses années et qui ne sont pas traités au fond. La question est : comment la France peut-elle construire un Etat centralisé avec des populations multiculturelles aux origines et aux pratiques religieuses différentes?

Voilà les défis que la France de demain, confrontée à la mondialisation, se doit de résoudre. Monsieur Luz, merci pour votre décision, je me suis appuyé sur celle-ci pour mettre en perspective un certain nombre de problèmes de la société française. Je n'ai ni le monopole, ni l'intelligence de la vérité, mais au moins votre décision m'a permis de jouer le rôle qui fait de plus en plus défaut au citoyen français : celui de questionneur de la vie en communauté.