Je le concède : je n'ai pas lu le livre de Caroline Fourest « Eloge du blasphème » qui a fait l'objet d'un débat houleux opposant le chroniqueur Aymeric Caron à l'écrivaine-journaliste dans l'émission « On n'est pas couché » (samedi 2 mai 2015 sur France 2). La disparition de l'équipe de #Charlie Hebdo et l'unité du 11 janvier n'ont pas fait disparaître les tensions et les débats autour de trois thèmes centraux dans notre pays : la liberté de dire et de faire, l'identité et l'intégration de l'Islam dans le monde judéo-chrétien qui structure originellement et structurellement la France.

Madame Fourest et Monsieur Caron n'iront pas en vacances ensemble, c'est sûr. Des noms d'oiseaux ont été prononcés sur le plateau. Aymeric Caron a considéré que Caroline Fourest l'a insulté alors qu'il ne faisait que son métier de journaliste en posant des questions qui pouvaient être dérangeantes pour elle. Je ne reviens pas sur l'émission que chacun peut revisionner à loisir en allant sur les podcasts de France 2. J'espère qu'un jour ils vont se réconcilier et qu'ils iront boire un café ensemble, dîner, voire plus.

Revenons à l'essentiel de l'opposition entre ces deux journalistes. Caroline Fourest est pour une liberté absolue, laïque qui ne doit souffrir d'aucune contrainte comme celle de caricaturer le prophète Mahomet, Jésus ou la Vierge Marie. Au nom de l'éloge du blasphème, de la liberté de faire et de penser, elle s'oppose à ce qu'elle appelle une classe de penseurs de gauche radicale qui n'accepte pas les caricatures et qui excuse la communauté musulmane au nom du vivre ensemble.

En allant plus loin, elle est opposée à l'antisémitisme car elle pense que la caricature sur des icônes bibliques, coraniques ne peuvent pas être au même niveau que la Shoah, l'esclavage. Dans le premier cas, au nom de la liberté on peut tout dire et tout faire, dans le deuxième, on ne peut pas rire d'une souffrance historique dont ont pu être victimes certaines populations.

Caroline Fourest établit une ligne de démarcation entre liberté de dire et de faire sur certains objets historiques et obligations de retenue sur d'autres. Cette ligne de pensée « fourestienne » a été houspillée par Aymeric Caron au cours de l'émission et par l'autre commentatrice chroniqueuse Léa Salamé. Les deux ne comprennent pas que Caroline Fourest adopte la notion d'un laïcisme absolu pour opérer des différenciations dans l'analyse des objets historiques alors que pour les deux journalistes la laïcité implique neutralité et différence. Caroline Fourest, sans le dire, souhaite établir une morale laïque qu'elle utiliserait à sa guise pour analyser des situations, ce que lui ont contesté Léa Salamé et surtout Aymeric Caron qui, avant la fin de l'émission, a fini par ne plus lui adresser la parole.

Le modeste observateur de la vie politique française, que je suis, a montré la difficulté dans laquelle se trouvent les journalistes, les politiques, la société civile pour mettre en place des espaces de débat et de compromis pour que le concept de vivre-ensemble ne reste pas à l'état verbal mais devienne une réalité.

Que reste-t-il de l'unité affichée le 11 janvier 2015 en France ? Que reste-t-il des discours grandiloquents sur la coexistence pacifique des religions ? Que reste-t-il de la volonté politique de construire la réalité sociale autour de la laïcité ? Pas grand-chose, pour m'éviter de dire rien. La France, notre pays, est retombée dans ses discours idéologico-pompeux. Les partis politiques préparent les élections futures : Régionales 2015 et Présidentielles 2017. La violence et les séparations communautaires se font de plus en plus jour dans notre société. Les trois débats sur la liberté, l'égalité et la fraternité identitaire sont laissés de côté pour le bonheur des extrémistes et des partis populistes comme le Front National.