Comme l'écrivait Albert Camus dans La Peste, « mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde ». A la lumière de cette maxime, l'usage que les médias et la doxa font du mot #Jihad est édifiant. Si l'on écoute un peu la radio, regarde un peu la télé ou lit un peu les journaux, on comprend assez vite que le terme jihad est compris et utilisé pour signifier terrorisme islamiste ou lutte armée. Et pourtant, dans la tradition musulmane ce mot ne signifie nullement ceci. Analyse d'une méprise qui est désormais ancrée profondément dans l'inconscient collectif.

Le véritable sens du mot jihad

Tariq Ramadan, dans De l'#Islam et des musulmans, le montre bien : on retrouve près de 80 fois l'occurrence jihad dans la tradition islamique et sur ces 80 occurrences, une seule se rapporte à la lutte armée. Celle-ci n'est justifiée que dans le cas de l'auto-défense si un pays de confession musulmane est attaqué. Ainsi, les seules luttes armées qui peuvent s'assimiler au jihad sont les actions menées en Afghanistan contre les forces de l'OTAN ou sur les territoires palestiniens. En somme, l'application du jihad comme lutte armée n'est pas très éloignée de la pensée de Nelson Mandela qui affirmait, au moment où l'ANC basculait dans la lutte armée, que « c'est l'oppresseur qui choisit les armes de l'opprimé ».

En réalité, le terme jihad signifie tantôt effort tantôt chemin vers la paix dans la tradition musulmane. Effort vers quoi me direz-vous ? C'est plutôt simple: cette notion part du postulat qu'en chaque Homme, il y a des pulsions qui tirent vers des actes de bonté et d'autres qui tirent vers des actes vils ou des actes de malhonnêteté. Le jihad est alors l'effort fait par chacun pour tempérer les mauvaises pulsions et aller vers les bonnes pulsions.

Finalement, le jihad se rapproche de l'histoire amérindienne des deux loups qui affirment qu'un bon loup et un mauvais loup habitent en chacun de nous. Le loup vainqueur est, selon cette histoire ancienne, celui que l'on choisit de nourrir. Le jihad appliqué à cette histoire serait de nourrir le bon loup pour laisser dépérir le mauvais loup.

Les médias, en grande partie, responsables de cette confusion

Accuser les médias est facile me direz-vous ? Et bien je le fais quand même. Comment, en effet, ne pas le faire quand ceux-ci ne vérifient pas le sens des propos qu'ils rapportent ? En laissant certaines personnes dévoyer le sens de ce mot, sans apporter aucune rectification, ils participent eux aussi d'une forme de confusion qui ne peut que créer de la peur, des replis et des conflits.

Comment pourraient-ils être plus clair ? Là encore, la réponse est plutôt simple : en précisant, lorsqu'ils évoquent le terme de jihad ou de djihadistes, que les personnes qui l'utilisent en dévoient le sens. Ne fait-on pas cela lorsque pour un mot français, certaines personnes l'utilisent avec un autre sens ? Pourquoi alors perdre cette rigueur lorsque le mot est issu d'un autre environnement culturel ou d'une autre langue ?

Rectifier ce travers me semble être un enjeu primordial, bien que beaucoup de personnes m'opposeront que la priorité est loin de ce débat sémantique. En effet, ce débat me semble plus profond : si l'on accepte que des personnes s'octroient un mot et l'utilisent à leur manière, qu'est-ce qui empêche ces gens-là de dire qu'ils sont musulmans ? Perdre la bataille des mots, c'est laisser la porte ouverte à une essentialisation dangereuse et vectrice de conflits.

Pour finir, je souhaite simplement préciser qu'en affirmant que les médias ont une responsabilité dans cette confusion, je ne veux pas que l'on y voit un appel à la théorie du complot ou un discours victimaire. Cette absence de rigueur n'est pas volontaire de la part des médias mais comme le dis encore Camus dans La Peste, « le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l'ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n'est pas éclairée ».