Je venais de nettoyer la tombe de mon épouse, le coup de vent de la nuit avait renversé les pots de rosiers en boutons. Devant l’entrée du stade de #Rugby, deux dames âgées se lamentaient : le portillon était fermé… à clé. Le professeur de gymnastique survint avec ses élèves, il avait une clé. Nous sommes entrés dans le stade et le prof a refermé la porte derrière nous. Pourrions-nous sortir avant la nuit ? Pas de téléphone pour demander de l’aide. Par bonheur le côté opposé n'était pas encore fermé, nous sommes sortis à temps.

 

Malgré l’heure tardive, j’ai eu le maire au téléphone. Il était très pressé, mais il a bien voulu m’accorder quelques minutes. Il m’a déclaré que des gosses pénétraient dans le stade, jouaient sur la pelouse, grimpaient sur la toiture des tribunes pour récupérer leur ballon. Si l’un d’eux tombait, lui, le maire, serait responsable. Le policier municipal a interdit l’accès aux gosses, ils s’en moquent. Pour mater ces voyous, le maire a fait poser des serrures aux portes d’entrée du stade.

 

Les maires précédents laissaient les enfants jouer, sans se poser de questions. Quand j’avais leur âge, j’ai fait bien pire. Ce raccourci par le stade, je l’emprunte tous les jours. Je rencontre souvent ces terribles enfants, ils me disent bonjour gentiment, je bavarde avec eux, leur raconte des histoires. Leur préférée est celle de ma mise à la porte du lycée de Périgueux, quand j’avais poignardé les portraits de Pétain en 1941.

 

Le droit de passage par le terrain de rugby existe depuis plus d’un siècle. Autrefois les Belvésois traversaient le terrain pour aller à leur jardin. Maintenant, ils continuent d’emprunter ce chemin pour se rendre au pôle économique de Belvès, le centre médical et le cimetière. Il y a la rue de l’Aérodrome, m’a fait remarquer le maire, mais elle est étroite, sans trottoir, avec une côte petite mais bien raide, bonne pour vous déclencher un infarctus. Les voitures foncent et risquent de vous écraser. Par deux fois, ma voisine a eu le coude heurté par un rétroviseur. L’autre rue, étroite, se contorsionne contre un très haut talus qui enlève toute visibilité.

 

Le maire me répète sans cesse qu’il a une réunion, qu'il est en retard. Il me fera construire un trottoir, me dit-il excédé. Il est difficile de m’arrêter quand je parle et je continue d’exposer mon point de vue. Au Sud de cette avenue, les locataires de la résidence des Cèdres, et les habitants du village, peuvent sans danger arriver dans ce quartier de soins médicaux. Ce n’est plus la réouverture du droit de passage que je demande, mais la création d’une véritable allée pour piétons, avec pourquoi pas, un ou deux bancs pour les pauvres vieux. Cette voie pourrait passer de l’autre côté de la haie, sortir du sanctuaire du rugby.

 

Une quinzaine de gosses ne voulaient pas abandonner leur lieu de rencontre, les tribunes du stade ; alors le maire a tout verrouillé et ils sont partis, ailleurs. Mais ce sont les habitants de Belvès qui sont punis, les personnes âgées surtout. Il faut les entendre au marché, les vieilles :

 

"Comment j’irais voir mon mari ?", proteste l’une d’elles dans un charabia franco-portugais. "Pas un jour sans ma visite au cimetière, je lui parle. Je demanderai à José de m’y mener en voiture, à pied c’est trop loin, et  je dirai à mon mari : si celui-la qui m’empêche de venir te voir passe à côté, tu le tires par le pied, il te tiendra compagnie et il nous embêtera plus".

"Que cela vous plaise ou non", me dit le maire avant de raccrocher, "le stade restera fermé, cela vous donnera l’occasion de rouspéter… et d’écrire". 

 

C’est ce que je fais, Monsieur le Maire. #Jeunesse #Société