Un fait se donne spontanément comme une évidence. Se donner, tel est le terme qui lui est appliqué, au sens où il serait immédiat, ne relevant d'aucun travail d'interprétation, "visible" par tous. Par exemple on dira que c'est un fait qu'il y a des "casseurs" dans une manifestation. Sauf que... l'emploi du mot "casseurs" est déjà un parti-pris par sa généralité et sa signification.

 

Le bac L proposait, lors de l'épreuve de philosophie, un texte d'Hannah Arendt qui permet de réfléchir le sens de cet avant-propos. Il s'agit d'un texte extrait de Vérité et politique. Les événements, y écrit-elle, sont au départ un pur chaos. Comment y trouver du sens, et n'en y-a-t-il qu'un ? Question qui complète ce qui précède, pourquoi choisir de mettre en lumière tel fait plutôt que tel autre ? Cela signifie que celui qui construit le fait a en lui une perspective. L'historien digne de ce nom, au sens où il cherche à comprendre les faits passés à partir de son présent, et ceci parce qu'il est homme de son temps, doit se méfier de ne pas sombrer dans une confusion avec l'idéologie.

 

L'idéologie est un travestissement des faits au profit, non pas de la vérité, mais d'intérêts de pouvoirs qui lui sont tout à fait extérieurs. Ainsi, le discours sur les "casseurs" est-il, à ce titre riche, d'enseignement. Un historien cherchera à comprendre le sens des événements dans leur globalité afin de dégager l'importance de ce fait, "la casse", ce qui le conduira à examiner les rapports entretenus avec d'autres événements, dont les enjeux politiques du moment. Un fait, isolé de ses ramifications, n'est plus une construction historique, mais vise bien autre chose que la vérité.

 

Hannah Arendt va même plus loin. Chaque génération a sa perspective, son point de vue. On traduira cela par "opinion". Or, celle-ci regarde vers l'action, pas vers la connaissance. Elle arrange, écrit la philosophe, les événements en un récit narratif qui les réorganise dans une temporalité autre que celle de leur surgissement. L'histoire demeure par essence le travail d'une subjectivité, sans cesse à la limite. Un fait se construit, et croire en une pure neutralité du travail de l'historien est illusion.

 

L'histoire ne peut ainsi prétendre à une vérité absolue. Comme dit la fin du texte proposé au bac, Clémenceau, homme politique, parlant de l'entrée en guerre en 1914 dira, non sans humour, que le seul fait dont on soit sûr, c'est que ce n'est pas la Belgique qui a envahi l'Allemagne. Dire "ceci est", telle est la seule vérité historique, ce qui est bien pauvre.

 

Il y a eu de la casse lors dernières manifestations. Pourquoi ? C'est là que la vérité se fait discrète. L'action est le but du politique, pas la connaissance. Le sens de l'action, c'est son efficacité. Le sens du savoir, c'est la vérité. Le politique n'a que faire du vrai pour agir. L'idéologie est son moteur. La "théorie des casseurs" sert l'action politique. Comme dit Arendt, on a du mal à en rester au constat. Le travail du philosophe est de mettre à jour cette idéologie à l'oeuvre, et surtout montrer qu'il n'y a nulle place pour la morale en politique, et encore moins pour la vérité. Quant à l'histoire, elle est bien souvent un outil politique... sauf quand elle constate l'évidence.

 

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