Je me mêle à la conversation de quelques pêcheurs. Ils sont assis autour d'un barbecue, en train de faire griller du poisson frais. Il y a vingt ans tout juste, mon voilier entrait dans la passe étroite et peu profonde d'Alvor, et à cette époque mon portugais ne me permettait pas la moindre conversation avec les marins locaux, d'autant que le parler des pêcheurs de ce petit port est très particulier. Ils discutent de météo marine, le regard pointé sur tous les signes naturels que leur connaissance ancestrale décortique avec expérience et sérieux.

 

Leurs embarcations ne sont pas énormes, et il suffit qu'un vent de sud est se lève et forme un peu de mer pour qu'ils soient obligés de rester à terre. Je suis loin de m'imaginer qu'un mètre de vague puisse paralyser toute une flotte, surtout que dans la Manche, où j'ai commencé tout gamin à naviguer, un mètre, cela n'arrive que très rarement pendant quelques jours d'été.

 

La météo, ramenée à des impératifs de sécurité, est une science qui relève d'un long apprentissage. La vie des marins en dépend, et la collecte d'informations pour déceler les signes avant-coureurs d'une dépression est une question vitale. Lors de mes nombreuses navigations, il m'est souvent arrivé de rester de longs jours bloqué au port à cause d'une météo capricieuse, et c'est alors que l'on prend conscience de l'utilité des bulletins reçus à l'époque par radio, notamment ceux de la BBC. Nuls en langues, s'abstenir !

 

L'agriculture est une activité globalement pieds et poings liés au temps. Prévoir le bon moment pour effectuer des traitements, programmer les semences, anticiper des phénomènes climatiques ponctuels, cela aussi fait partie des préoccupations quotidiennes du paysan. Au contraire du marin, sa vie n'en dépend pas, mais ses revenus y sont cruellement liés.

 

Lorsque je regarde les chaines de télévision françaises, je suis surpris par la quantité impressionnante des bulletins météo. Le temps est devenu un produit de consommation, voire même une addiction pour beaucoup. Je me suis souvent demandé à quoi cela pouvait bien servir au quidam qui travaille dans un bureau, ou à l'employé d'un supermarché ? Quelle est la raison de cette obsession maladive pour les températures ? Qu'est-ce qui peut pousser autant de gens à s'intéresser au temps qu'il fera dans deux ou trois jours, comme si leur vie en dépendait ?

 

En se penchant sur l'existence de beaucoup de nos concitoyens. on s'aperçoit vite du peu d'intensité de cette dernière. Embourbés dans une routine qui ne leur procure aucun moyen de sortir de cette platitude, ils s'intéressent aux bulletins météo pour se donner une bonne raison de croire au lendemain, allant inconsciemment à la recherche d'un bon motif pour se convaincre "que la vie est belle". 

 

J'ai vécu essentiellement dans des pays dans lesquels j'étais certain d'avoir du soleil toute l'année. Souvent d'ailleurs dans des territoires et départements d'outre-mer français. Je n'ai jamais compris pourquoi, avec autant de possibilités qu'offrent ces territoires aux citoyens français, il y a autant de dépressifs dans l'hexagone, à cause du #Climat

 

En Algarve, province la plus sud de la péninsule ibérique, le soleil est présent toute l'année, et les températures y sont plus que clémentes. Malgré tout, on rencontre tous les jours des personnes qui vont vous entretenir du temps pendant des heures. La semaine dernière, j'ai tout de même pu discuter avec deux français intéressants : l'un avec lequel nous avons évoqué Diderot, et l'autre, un homme sensationnel qui a construit 38 écoles à Madagascar. Ces deux hommes ont eu une vie de voyages et de rencontres, une vie intellectuelle intense. A aucun moment; nous n'avons évoqué le temps. J'en ai donc déduit que la connaissance et le savoir sont les remèdes contre l'obsession des bulletins météo. Il est vrai que lire Diderot, c'est un peu plus compliqué que de déceler "28º sur une carte". #Immigration #Bateau