Quand nous étions adolescents, nous piquions une crise de rage, nourrie d’un immense sentiment de trahison quand l’un de nos proches se permettait d’ouvrir notre journal intime. Je me souviens des larmes que j’ai versées le jour où ma mère a découvert je ne sais plus quel petit secret, et je ressens encore ce qui m’est apparu comme un véritable viol de mon espace moral.  Ce n’est que bien plus tard que j’ai constaté que jusque dans les années 90, une grande partie des parents, des frères ou des sœurs, se plongeaient dans nos carnets, soit par excès de protection, soit par simple curiosité. Sans pardonner, je comprends. Que diable se cache-t-il dans la tête d’un adolescent ? Et serait-il possible qu’il ait des penchants pour les expériences limites, voire l’autodestruction ?

 

De nos jours, tout a bien changé. Déjà, je n’ai guère l’impression que beaucoup de jeunes confient leurs pensées à un cahier qu’ils dissimulent avec tendresse. Déjà, le goût d’écrire et de s’épancher en silence est de plus en plus rare. Ensuite… Il y a #Internet.  Le carnet cadenassé n’est plus, au détriment de blogs et des #Réseaux sociaux. Que ce soit dans les posts, les partages, les statuts, chacun découvre une part de sa vie privée. Que l’on veuille partager sa passion pour le foot ou le cinéma, que l’on désire exprimer sa joie pour une soirée entre amis particulièrement réussie, je le comprends tout à fait. Mais j’avoue éprouver un sentiment d’inconfort quand je vois apparaître sous mes yeux des phrases tels que "Germain est un salaud ! Il m’a quittée pour ma cousine !", "Les nanas, elles ne pensent qu’à elles-mêmes". Ou pire encore : "Il fait chaud… J’ai envie d’une femme !!!!".

 

Je me mets à la place des parents. Nul besoin de fliquer son gamin ou de se livrer à des travaux d’espionnage pour savoir ce qu’est son quotidien. Il suffit d’ouvrir son ordinateur et voir ce qu’il confie à des millions d’inconnus. Mais qu’en est-il des adultes ? Je vois quotidiennement des règlements de comptes tels que j’ai connus au lycée. Des posts semblables à ceux des ados. Et que dire des opinons politiques ou religieuses étalées au grand jour, où le posteur est certain de détenir la vérité universelle, et où il se rebiffe avec véhémence quand quelqu’un le contredit, même avec la plus grande douceur ?

 

Je n’ose même pas dire ce que je ressens au vu des échographies accompagnées de commentaires lénifiants sur la maternité. Une grossesse ne se #Partage-t-elle pas uniquement avec le conjoint et les amis vraiment intimes ? Désolée de ce contre-argument certainement trop violent, mais aurait-on l’idée de publier une vidéo de notre dernière coloscopie ?

 

Je plaide coupable… Un jour, j’ai failli mettre sur le net l’échographie de ma thyroïde, juste pour rigoler, mais après réflexion, j’ai pris conscience que c’était d’un ridicule incroyable... Et que ma thyroïde n'appartient qu'à moi-même ! J’assume entièrement le fait que je suis de parti pris et que je ne comprends que deux sortes d’épanchements publics : ceux émanant de personnes gravement malades qui recherchent un peu de réconfort dans la foultitude d’Internautes, et ceux qui partagent de jolies joies saines telles que la rentrée des classes de leur enfant ou l’adoption d’un animal de compagnie.

 

Enfin, à mon sens, le Net doit rester le siège d’un partage d’idées, de rapprochement entre des inconnus partageant la même passion, ou la vitrine de notre travail ou de notre hobbie. Le tout dans le respect des propos d’autrui et dans l’ignorance des inopportuns revanchards. On a coutume de dire "Pour vivre heureux, vivons cachés".  De nos jours, j’aurais plutôt tendance à défendre cette citation de mon cru : "Pour vivre bien, partagez, nouez des liens, mais restez sobres et prudents". A bon entendeur…

 

Internet et vie privée, deux frères ennemis

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