Gentils enfants d’Aubervilliers, le nez dans la misère…j’ai été élevée au son de cet hymne local.. Elevée ? Non ce n’est pas le mot. J’ai plutôt intériorisé un discours qui n’était pas le mien. Depuis Prévert me fatigue. J’écris cette lettre estivale  parce que la bonne pensée misérable ne vaut guère mieux que la pensée bourgeoise. Les gentils d’un côté, les méchants de l’autre ? Pensée indigente et militante. Si je milite c’est pour la vérité, pas pour gagner un strapontin au pays de la foire au pouvoir. Aubervilliers j’y suis née, un jour de Septembre il y a plus de 50 ans. Je porte une mémoire. Une mémoire vive, pas celle du regret. Je ne suis pas de celles qui se taisent ou qui pleurent un passé imaginé.

 

Mon grand-père était ouvrier. Ma grand-mère travaillait dans une usine de boyauterie du côté de la Villette. Nous habitions Rue de la Goutte d’Or alors. Dans un taudis. Le dimanche mes grands-parents achetaient l’Huma. Ils ne militaient pas. Ils avaient peur qu’on leur prenne leur appartement. Ils n’étaient pas communistes. Ils étaient pauvres. Alors ils achetaient et écoutaient le militant leur faire la leçon. Je suis née dans ce taudis. Il y avait les toilettes dehors. La douche c’était l’évier. La machine à laver, un grand bac dans lequel on en profitait pour me récurer. Mon père dut nourrir sa famille.

 

C’était cela la misère. Ne pas continuer ses études et écouter les autres penser pour toi. Ma mère, ça la rendait folle. Elle était obsessionnellement inquiète de son orthographe. Elle suivit des cours le soir pour rattraper le passé de bretonne débarquée comme bonne à tout faire. Paysanne de souche, ce dont elle a toujours eu honte, elle fuyait loin de sa famille et je crois qu’elle ne s’attacha à rien, sauf à ses enfants et son mari. En écrivant je retrouve la simplicité de l’#Enfance solitaire qui fut la mienne.

 

Simplicité des mots.

 

Mon grand-père refusait avec une maniaco-fermeté qu’on passe un chiffon sur l’écran de la télévision. Le brouillard de l’image c’était, selon lui, les ondes. On était alors à la fin des années soixante. Personne n’osait contrarier cet ancien pompier volontaire, photographié à cheval, dans ce genre de cadre ovale qui donne à la photo un caractère démodé étrange. A la rentrée des classes, ma grand-mère m’emmenait avec grande cérémonie acheter un tablier. Non ils n’étaient pas gris. On choisissait le plus coloré. J'étais une reine pour elle. On critique souvent ceux qu’on appelle les assistés. Et ceux qui trouvent du sens à leur vie dans leur "assistance à personnes en danger" qu’en dit-on ? J’ai testé. Ma vie s’est consumée dans la prise en charge de toute la misère du monde.

 

J’ai été bercée par tous les discours de la persuasion communiste. A Aubervilliers et ailleurs. Il fallait sauver le monde. J’ai eu comme petit ami le fils d’un maire communiste. Je tractais avec lui. Puis j’ai vu l’appartement familial avec tous ces instruments de musique, tous ces livres…J’ai compris cette inégalité politique et culturelle sans lire Bourdieu. Je l’ai laissé à sa #Révolution. Elle l’attendait dans un bureau municipal. Puis j’ai changé de copain, le chant révolutionnaire lui ne changeait pas. Adolescente j’étais sensible aux lendemains qui chantent. J’avais vite compris qu’il y avait les codes culturels à absorber si l’on voulait une place dans la ville ou dans la vie. Alors j’ai avalé, jusque l’indigestion.

 

Pauvres enfants d’Aubervilliers le nez dans la misère.

 

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