Chère Marisol,

Désolé pour le tutoiement, c’est vrai que je ne suis qu’une simple soignante. Mais moi, à force de t’entendre, j’ai presque l’impression de te connaître, alors je me permets cette familiarité avec toi.

Je travaille en EHPAD, je suis aide-soignante

Nous travaillons à flux tendu, mais à tes yeux nous ne sommes pas en sous-effectif. Les arrêts maladies s’accumulent et trouver un CDI est quasiment impossible vu qu’on ne remplace pas les départs à la retraite. Mais pour toi, tout va bien, tu sauves la France en instaurant un paquet neutre. Après la vague de suicides d’infirmiers cet été, tu n’as rien dit. Tu as fini par t’exprimer, tu veux mettre en place «un plan pour l’amélioration de la qualité de vie au travail des professionnels de santé.» On attend toujours, mais j’espère que tu as déjà commencé. En même temps, le texte que tu souhaites rédiger m’effraie.

Marisol, j’espère qu’au fond de toi, tu gardes en tête qu’un jour, âgée, tu seras peut-être entre mes mains. Je te propose de voyager dans le temps, d’être un de ces résidents du futur si jamais les choses ne changent pas. Peut-être en te projetant de la sorte, tu seras capable de proposer quelque chose de convenable. Alors, je t’écris en espérant que tu tombes sur ma lettre et que tu en tiennes compte.

Marisol Touraine, tu seras ma résidente

Dans ce monde hypothétique, je ne pourrai faire autrement que de te réveiller à 7h00 même si tu souhaites encore dormir, j’aurai encore environ quinze toilettes à effectuer alors, pas le temps pour la délicatesse. Je lèverai ton corps fatigué en t’attrapant par la protection. Pour la toilette, je me contenterai de te laver, le visage, les mains et les fesses. Parce que je n’aurai pas le temps d’en faire plus. Une fois par semaine, tu auras le droit à la douche, mais il faudra faire vite, toujours pour les mêmes raisons.

Si j’ai besoin d’aide, je devrai me débrouiller seule parce que ma collègue sera tout aussi débordée que moi et ne pourra pas venir m’aider. Pour ton linge de lit, si c’est vraiment souillé j’en mettrai du propre. Si les tâches sont petites je me contenterai d’inverser le sens des draps pour qu’elles se retrouvent à tes pieds. Tu attendras jusqu’à 11h seule, dans ta chambre pour qu’une ASH te descende. Tu ne seras pas surveillée et si tu chutes, il faudra que tu sois en mesure de ramper jusqu’à ta sonnette pour prévenir quelqu’un, si encore, quelqu’un trouve le temps de répondre à ton appel. Comme l’ASH doit être multifonction, elle embarquera trois fauteuils qu’elle entassera dans l’ascenseur et te dira de te dépêcher avec ton déambulateur et te déposera rapidement à ta place.

Quand le repas arrivera, je te donnerai à manger, même si tu en es capable. A la moindre difficulté je m’emparerai de ta cuillère pour tout enfourner dans ta bouche, ça ira plus vite. L’#infirmière fera rapidement un tour des médicaments car elle sera seule et débordée. 10 minutes plus tard, tu iras en chambre pour la sieste. Deux heures après tu participeras à l’animation, les budgets ont tellement été amoindris que finalement l’animation est remplacée par de la musique et l’attente du repas du soir. Ça coûte moins cher. Le goûter sera servi par l’ASH, pareil, il faudra le prendre en vitesse. L’heure du dîner arrivera, lentement, 15 minutes après qu’on t’ait servi la soupe, je te remonterai en chambre, je changerai ta protection. Si c’est de l’urine je passerai sûrement un « coup rapide sur la raie », si j’en ai le temps. Si ce sont des selles je serai obligée et tu m’entendras râler. Tu t’endormiras, et le lendemain sera un autre jour, semblable.

Je ne souhaite pas en arriver là un jour, parce que j’aurai perdu les raisons pour lesquelles je fais ce métier. Mais nous n’en sommes pas loin. J’aimerais que tu réagisses, vraiment. Alors, peut-être qu’en t’immergeant de la sorte dans un quotidien qui arrive à grands pas et qui se généralise. Tu te rendras compte qu’il est impossible qu’on traite nos « vieux » de la sorte.

Cordialement. #Santé