« Un Roi sans divertissement est un homme plein de misères. » annonçait le philosophe Pascal dans ses Pensées du XVIIe siècle. En effet, selon lui, l'ennui symboliserait un des sorts les plus tragiques pouvant arriver à l'homme.

Pour la psychologue Sandi Mann, ce constat est plus contrasté. Dans son laboratoire de recherches, elle étudie les effets de l'ennui sur nos existences respectives. En concoctant des activités répétitives pour ses volontaires quelque peu circonspects quant au sujet de l'étude, Mann a démontré que plonger des personnes dans un ennui profond nécessitait un certain savoir-faire.


Les cobayes devaient donc effectuer des tâches sans grand intérêt, comme recopier une liste de numéros de téléphone. S'ils s'exécutaient sans rechigner, c'était sans compter sur les inévitables bâillements qu'un exercice aussi redondant pouvait causer. Mais c'est bien cela que Mann cherche à analyser.


Elle admet que ce sujet d'étude peut paraître assez accablant, mais il n'en est rien. L'ennui peut s'avérer dangereux et perturbant pour notre humeur, et amène même à une diminution de notre espérance de vie, mais rassurez-vous, il y a également un côté positif.

Ennui mortel

Si l'ennui est une préoccupation remontant chez nous vers des temps lointains, l'expression anglaise "Bored to death" ainsi que le mot "boredom", littéralement « ennuyé à mourir » et «ennui » seraient apparus en 1852 dans Bleak House (La Maison de l'Âpre-Vent) de Charles Dickens.  Les recherches scientifiques à son sujet ont quant à elles été débutées il y a peu, ce qui est expliqué par le pionnier en la matière John Eastwood déclarant que l'ennui était un concept tellement intégré dans nos mœurs, que plus personne n'y prêtait attention.

Il existe deux personnalités enclines à l'ennui

D'abord, les personnes avides de nouvelles expériences, cherchant constamment la nouveauté. Ce caractère est « chroniquement sous-stimulé » explique Eastwood. En second lieu, les personnes diamétralement opposées au premier type, c'est à dire celles refusant de se frotter à la vie, n'osant sortir de leur espace de sécurité. « De part leur grande sensibilité, ils restent à l'écart ». Bien que réconfortant, ils ne se plaisent pas dans cette entrave sécuritaire. C'est ainsi que survient l'ennui.


De ces comportements résultent une tendance à se morfondre, une propension à nuire à sa propre personne (par le biais du tabagisme, de l'alcoolisation, de la prise de stupéfiants,..) Une étude a d'ailleurs révélé que l'ennui était le principal critère dans la consommation de tabac, d'alcool ou de drogue chez des adolescents sud-africains.


Zola parlait d'Assommoir; l'un des ciments sociaux les plus prépondérants de notre société est l'alcoolisation, c'est un moyen de sortir de notre train-train quotidien, quitte à nous précipiter vers le déclin. L'étude britannique Whitehall (1960); suivant la vies d'employés de la fonction publique, tous d'âge moyen et majoritairement victimes d'ennui ; anticipa la disparition de 30 % de ces personnes dans les trois années suivant l'étude.

C'est une véritable énigme pour les psychologues évolutionnistes : nos émotions sont là pour nous grandir, pas pour nous auto-détruire.

S'ennuyer pour avancer

« L'ennui étant une expérience quotidienne, elle devrait nous pousser à faire quelque chose de mieux » déclare Heather Lench de la Texas A&M University. La peur nous permet d'éviter le danger, la tristesse nous tiendrait à l'écart de futures erreurs...Quel est le but de l'ennui ?

Lench propose qu'il découlerait d'un de nos aspects les plus caractéristiques : la curiosité. L'ennui est l'agent nous permettant de sortir des sentiers battus, c'est lui qui nous pousserait à aller de l'avant et affronter l'inconnu voire nous pousser vers l'innovation.
Revenons aux sujets recopiant les numéros de téléphones. Mann a réalisé que ceux-ci, à cause de leur ennui, développaient leur créativité. Découvrant des utilisations alternatives pour certains objets quotidiens, l'ennui les aurait poussé à dessiner de nouveaux modèles cognitifs associatifs, de nouveaux modes de pensée. 


« En l'absence de stimulus externe, nous iront puiser en nous, dans les recoins de notre esprit », explique Mann. Cela nous permet de réaliser des bonds imaginatifs. Nous pouvons nous extraire d'un carcan et ainsi penser différemment.» Sans cette inclinaison à l'ennui, jamais l'Homme n'aurait pu accomplir d'exploits technologiques ou artistiques.

En cela, il ne faut pas chercher à repousser l'ennui, mais à « l'étreindre, le saisir ». Pour la psychologue, c'est même devenu un mode de vie. Eastwood, moins enthousiaste, déclare néanmoins qu'il n'est pas conseillé de vouloir s'en extraire à tout prix. « Les gens ont une tendance à vouloir l'éviter (...); j'aurais plutôt tendance à vouloir l'écouter puis comprendre ce qu'il veut nous faire faire. »

Rester les yeux rivés sur son smartphone en attendant une quelconque gratification reste contre-productif.

« Nous vivons dans une société contrôlée par la technologie. Nous sommes assaillis de stimuli, constamment interrompus, continue-t'il. Nous appuyant sur des moyens toujours plus rapides et simples pour satisfaire notre curiosité, Eastwood poursuit : « la seule certitude est que cela nous rendra de plus en plus las. »

« Se sentir exercer une influence sur son environnement, c'est primordial pour l'être humain », explique Eastwood. Pour lui, il faut se fixer des buts dans la vie, afin de nous pousser à les atteindre.


À l'aube de la nouvelle année et des nouvelles résolutions (que nous tiendrons ou pas), réévaluons ces quelques idées de la vie que nous avons. Nous sommes tous capables d'accomplir de nouvelles choses ; le fait de se sentir accablé par l'ennui n'est pas foncièrement négatif, au contraire même.