Je me souviens de la presse dite populaire britannique répercutant les épisodes de l’émission de Channel 4, Benefits Street. Trash. Les bénéficiaires d’aides sociales étaient franchement conspués. Et puis, comme pour toute émission de télé-réalité, la presse suivait les faits et gestes des allocataires les plus pittoresques, parvenus à une célébrité éphémère, obtenant de l’argent contre des entretiens, avant de le gaspiller en voyages et achats inconsidérés. Le concept : montrer des profiteurs, masquant leurs ressources réelles, se livrant à des trafics divers, accros à la bière, aux drogues, tout cela aux frais des contribuables. Bien sûr, le second épisode suivait des Roumains, soumis à un marchand de sommeil, et des travailleurs au noir.

Publicité
Publicité

Le troisième : un jeune couple dont les enfants étaient livrés à eux-mêmes. Cela se termina avec un couple afro-britannique, le mari africain étant alcoolique et toxicomane, et oublieux de renouveler son visa. Bref, du lumpen à la Dickens. Et 16 % d’audimat en moyenne.

Mise à plat

Les deux épisodes de Rue des allocs, sur #M6, transposent le concept dans un  quartier amiénois de logements sociaux. Mais sans trop, voire aucunement, forcer sur la stigmatisation des personnages. Certes, en plus de toucher des aides, ils travaillent au noir, se débrouillent pour joindre les deux bouts de manière limite-limite. Mais si Channel 4 avait réussi à trouver des « têtes », des individus truculents et diserts, blagueurs, aux accents cockney ou pittoresques, M6 fait dans le réalisme, sans bidonnage.

Publicité

Résultat : bof. Cela devient un docu de formation pour travailleurs sociaux et sociologues de la précarité, pour séminaires de formation. La Fnars (Fédération nationale des associations d’accueil) a protesté, saisi le CSA afin de bloquer les deux épisodes à venir. L’émission, qui devait s’intituler « Quartier prioritaire » ou « Rue du chômage » aurait pu passer sur Arte. À cela près que certains commentaires frôlent la caricature. Genre « la fête commence tôt (…) c’est le jour des allocs (…) dans l’appartement, il n’y a plus rien à boire ». Eh oui, tous les patrons de bistros situés près d’une poste le savent : ils font un chiffre record lorsque des allocataires touchent leurs aides.

C’est pourquoi Libération estime que l’écriture et le montage sont « étonnamment » sobres. Pour mémoire, le montant de l’ASS (alloc' spécifique de solidarité) est d’environ 500 euros mensuels (plus pour les seniors), celui du minimum vieillesse de 800 euros. En province, en bénéficiant de loyers aidés, cela condamne au régime riz-patates, et à la queue aux Restos du cœur pour varier les menus.

Publicité

L’Humanité a fustigé la « télé-poubelle », « l’impasse de l’abjection », dénonce que les personnages soient « désignés à la vindicte publique car responsables de leur malheur ». Cela s’appliquait assez bien à Benefits Street, c’est moins évident pour Rue des allocs. Contrepartie, c’est souvent barbant, constate Le Monde. Que Rue des Allocs soit aussi, en partie, la rue des alcoolos ne suscite pas de réaction passionnelle.

Caricatural, oui, en partie

Le régional de l’étape, Le Courrier Picard, qui a retrouvé l’un de ses sujets à l’écran (« Johnny, 24 ans, pêcheur de mitraille », qui plonge dans les canaux pour retrouver des objets), se montre indulgent pour l’émission. Il est bien évident que les six millions de pauvres en France ne peuvent être représentés par un échantillon si restreint (aucun vieillard survivant dans un galetas sous les combles, sans ascenseur, nulle mère de famille accumulant gardes et ménages, pas d'homme des bois sobre tentant d’être autonome, &c.). À peu de choses près, ce docu aurait pu être signé Daniel Karlin et Rémi Lainé, que Télérama encensait pour L’Amour en France et Justice en France. Sauf que la télé-réalité a imposé d’autres approches. Le réalisateur, Stéphane Munka, a dû louvoyer, mais lui jeter l’opprobre est quelque peu abusif. À moins que feindre l’indignation serve surtout à se faire mousser… #précarité #Télé-réalité