Lettre perdue...

Verdun, le 28 novembre 1916,

« Ma Femme adorée,

Lors de notre arrivée, près de Verdun, la plaine était belle, s’il avait fait beau, l’horizon au coucher s’allumait d’une braise innocente. Aujourd’hui tout est dévasté, labouré par les obus, champs et fermes fument et le ciel se nappe d’un dais macabre. Les seules choses qui naîtront bientôt de cette terre ruinée sont de petits monticules surmontés d’une croix. A chaque instant, la mort nous frôle dans la mélasse de cette tranchée que nous avons nous même creusée. Les bombes sifflent, explosent et c’est souvent 20 types d’un coup qui tombent. Une pluie de chairs qui s’abat. L’air est plein de gaz chlorés, écorche nos gorges et nous aveugle. Il arrive pourtant que nous soyons des heures sans entendre un sifflement, alors, nous aimerions boire une eau limpide, manger, nous allonger sur une paille fraîche... Mais nous sommes comme des bêtes autour d’un trou d’obus, à nous disputer une eau vaseuse et notre nourriture, quand il y en a, a le goût du fer. Dans les moments de répits nous échangeons nos souvenirs. J’ai montré, hier, une photo de toi. Cette photo où tu poses assise, en tenue de nuit, un livre abandonné sur tes genoux, tes longs cheveux ruissellent sur ta poitrine au teint diaphane et tes grands yeux noirs m’interrogent. A nulle autre pareille, tu as remporté le plus grand succès. Mais, tu ne serais pas contente de moi, ma chère femme adorée, je sens mauvais, le matin je suis gelé, dans la journée j’ai de la boue jusqu’à la ceinture, mes vêtements sont une tonne de lambeaux à porter. Mais je suis là, debout encore, je puise en toi ma résistance.

Je referme cette lettre en la couvrant de mon amour et de mille baisers que tu recevras bientôt.

. Ton Baptiste éternel».



La correspondance représentait, particulièrement pour les soldats des tranchées, un capital réconfort très important, ainsi que les échanges de souvenirs et de photographies, dans les moments d’accalmies. Le lyrisme très présent dans le style, illustre le besoin d’évasion autant que celui d'évoquer l’enfer qu’ils vivaient au quotidien. C’est un contraste saisissant où l’humain et l’inhumain se tutoient.

Cette lettre, écrite «à la manière de» à partir de faits, de souvenirs réels, adopte la tonalité qui se dégage des diverses correspondances des poilus à leurs familles et amis.

BN #Histoire