Cela commence comme un cauchemar. Mercredi 7 janvier, deux islamistes massacrent la rédaction de Charlie Hebdo. La France hurle, elle est transpercée en plein cœur, violée dans son imaginaire et ses principes fondamentaux. L'effroi, également, la saisit, car la monstruosité irrationnelle des trois assaillants sonne comme la confirmation de ce qu'elle sait depuis longtemps : le monstre qui n'est pas loin est aussi le fruit de ses entrailles. En effet, depuis des décennies, elle est désorientée, comme malade. Elle est mise à mal par sa propre histoire, qui ressemble davantage à un tombeau qu'à une rampe de lancement. Sur le terrain de la laïcité, le dialogue est rompu entre les musulmans de plus en plus inquiets, victimes / vecteurs d'ostracisation, et les laïcs de plus en plus frustrés. A ce titre, la tuerie de #Charlie Hebdo, malgré l'extrémisme religieux de ses responsables, est la continuité d'une actualité marquée par les Zemmour, Dieudonné, Houellebecq et autres leaders politiques dont le discours porte massivement sur la question identitaire. Comme le titrait Luis Matias Lopez, journaliste au Público dans sa tribune du 8 janvier : La France fait « face à ses pires fantômes ». Et pourtant. 

Cela se poursuit comme un rêve appelé « La France a soudainement conscience de ses carences et décide de les dépasser pour convertir une douleur latente hier, insupportable aujourd'hui, en un futur qui lui ressemble ». Le Pays des Droits de l'Homme se lève et rompt avec cette tendance à tirer des constats sans tenter de les surmonter. En deux mots, « il avance ». Car l'histoire, même traumatisante, même instrumentalisée, est passée. Ce qui compte, c'est ce qu'on fait et fera. Et ses citoyens s'y attellent. Ils prennent du recul avec les notions qui sclérosent son débat public ("politiquement correct » - « islamisation »), car la définition de cadres de pensées novateurs et la croyance absolue en un destin commun s'imposent. L'émotion et les sentiments contradictoires font place à la solidarité. Les Français comprennent que leurs compatriotes musulmans ont besoin d'être entendus et respectés. Quant à ces derniers, ils saisissent leur devoir d'expliciter les tenants d'une religion qui n'a rien à voir avec le fanatisme dont ils sont les victimes premières, mais aussi de rappeler leur attachement viscéral à une nationalité dont les valeurs divergent souvent avec les enseignements du culte pratiqué. La complexité n'est plus un frein au courage, et Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille-Sud, déclare : « Mercredi, à 11 heures, la France a été attaquée. Nous avons connu, nous, Français de confession musulmane, notre 11-Septembre. ». Les mains se tendent. L'évolution est possible. 

Alors oui, des voix s'élèveront contre un discours dont bon nombre conviendront qu'il est lénifiant voire maculé d'angélisme. Cela a déjà commencé sur les réseaux sociaux. Le doute est un art dans lequel les Français excellent. La question est de savoir si ceux-là voudront prendre part à cette fenêtre démocratique au potentiel inédit, ou s'ils préféreront rester dans la posture du scepticisme, confortable aux vues du peu de justifications qu'elle réclame et par l'impression de pertinence qu'elle imprime. Pour les autres, qui ''en ont marre'', qui défilent, tout l'enjeu sera de résister aux sous-entendus, croire plus que jamais en la valeur de leur raisonnement et convictions, tenir à leur réformisme en acceptant, sans céder, la casquette du ''naïf bien-pensant'' dont ils seront à coup sûr affublés. Telle sera la responsabilité de cette majorité autrefois silencieuse, telles seront sa difficulté et sa douleur. La démocratie est à ce prix. 

Si l'on avait dit aux membres de Charlie Hebdo que leur sacrifice pouvait réconcilier la France, ils se seraient probablement esclaffés. Si on leur avait dit : « Vous allez devenir les ''martyrs'' de la Renaissance Républicaine. » ils n'y auraient sûrement pas cru. L'unité et la diversité peuvent se conjuguer, comme aujourd'hui, comme demain.

En mémoire de ceux qui sont partis, pour ceux qui restent, nous clamons : « Chiches ? ».