Blasting News: D'où vient le terme « radicalisation » ?

Ouisa Kies: Le phénomène et le concept de radicalisation sont apparus dans les sciences sociales et les services politiques après le 11 septembre 2001. D'abord aux Etats-Unis bien sûr, puis dans les pays anglo-saxons et plus tardivement en France. On parle de radicalisation à partir du moment où l'on cherche à imposer par la violence une idéologie, quelle soit religieuse, politique ou autre. Il faut sortir de la confusion entre le fondamentalisme et l'orthodoxie religieuse qui ne veulent pas dire #Terrorisme et ne sont pas propres à l'Islam et le radicalisme qui lui n'est pas nécessairement religieux. On se souvient par exemple des radicaux de gauche des années 1970 comme Action Directe en France, les Brigades Rouges en Italie ou encore d'ETA.

Depuis quand parle-t-on d'un islam radical ?

Dès les années 1980 avec l'Afghanistan, on a parlé d'intégristes, de salafistes, de jihadistes... Bref, on a sorti toute une artillerie de termes qu'on juxtaposait sans trop savoir. Je crois qu'en France, on peut faire remonter le courant de l'islam radical au Groupe Islamique Armé algérien, dans les années 90. Ils ont influencé toute une génération de français en prison. Les responsables de l'attentat du métro à Saint Michel sont encore en détention et ils ont un charisme et une influence très forte sur les jeunes français.

Existe-t-il un profil type ?

On peut dire que les trois auteurs des assassinats du 11 janvier dernier ont un profil type : des jeunes en situation de rupture familiale avec une forme de violence en eux, qui sont passés par le décrochage scolaire, la délinquance... Les problématiques peuvent être éloignées des milieux défavorisés mais les détenus radicaux ont presque tous rencontré des problèmes sociaux, sexuels ou familiaux. L'Islam n'est d'ailleurs parfois qu'un prétexte qui justifie le passage à l'acte pour des jeunes aux parcours chaotiques, pas forcément très religieux. Mais tous nourissent une frustration dévorante envers une société qui domine les individus et où l'islam est méprisé.

Aujourd'hui on a besoin de nouveaux outils pour détecter ces profils radicaux, plus discrets (comme Coulibaly à sa sortie de prison) mais plus détreminés à passer à l'action.

Quelle est la place de l'idéologie dans tout ça ?

On a vu avec les départ en Syrie que la question de l'islam radical est devenue une question politique. Il incarne une forme d'anti-impérialisme autrefois représentée par l'extrême gauche aujourd'hui en déshérence. Il prone le refus de la soumission à un Occident dominant le reste du monde et notamment musulman, et qui impose une politique extérieure parfois brutale. J'en ai croisé qui avaient remis en cause le principe de non-action, convaincus qu'il fallait aider leurs frères de la oumma, la communauté musulmane universelle, en Syrie, au Mali... Ces jeunes ne croient plus ni dans la classe politique ni dans l'engagement citoyen. C'est la base de tous les radicalismes.

La prison est-elle réellement propice au prosélytisme et à la radicalisation ?

Oui bien sur car c'est un lieu avec une forte concentration de misère humaine et sociale, avec toutes les problématiques que cela engendre évidemment. On estime aujourd'hui à un peu moins de 200 le nombre d'islamistes radicaux en mandat de dépôt ou condamné pour association de malfaiteurs en vue d'actes terroristes. Dans 80% des cas, la radicalisation a précédé l'incarcération. La plupart de ceux qui sont en prison sont déjà passés à l'acte.

Et la prison n'est pas le seul lieu de radicalisation. Il y a la famille, comme l'a montré l'exemple de Mohammed Mérah ou des frères Kaouachi, les quartiers, internet mais aussi l'école. Lorsque des élèves se sont élevés dans les classes pour dire « non, je ne suis pas charlie », la classe politique a pris conscience qu'il fallait écouter et ouvrir la parole tout en l'encadrant. L'école aussi est un lieu de radicalisation. L'échec scolaire fait entrer les individus dans la délinquance, c'est le cas pour plus de 80% des détenus.