Thomas Piketty est l'auteur de l'incontournable Le Capital au XXIème siècle. Cet essai d'économie, salué internationalement, livre de sévères conclusions sur nos sociétés de plus en plus inégalitaires, résultat d'une très mauvaise répartition des richesses produites. Sur cette base analytique, le docteur de l'EHESS va même plus loin, puisqu'il trace le chemin des réformes capables de remédier à cette injustice, socle de l'inefficacité économique actuelle. Plusieurs préconisations sont formulées, dont l'instauration d'un impôt véritablement progressif sur l'ensemble des contribuables, la taxation graduelle des grandes fortunes au niveau mondial et la rupture avec l'austérité en Europe. L'objectif ? Renouer avec la croissance. Conforme à ce qu'impulse la France ? Non, bien sûr.

« Le gouvernement ferait mieux... »

L'histoire aurait pu s'arrêter à celle bien connue du chercheur qui constate et conseille, au chaud, entre les murs de l'université, sans demander ni rendre de comptes. Il n'en est cependant rien, puisque Piketty est un scientifique au profil différent, dont on dira qu'il a un pied en politique : un rapide coup d'œil à sa biographie en atteste. De même, l'explication relative à son refus de la Légion d'HonneurLe gouvernement ferait mieux de se consacrer à la relance de la croissance en France et en Europe. ») est celle d'un savant qui s'inscrit explicitement dans la tradition de l'intellectuel critique ou « spectateur engagé » chère à Raymond Aron.

De la construction d'un rapport de force

Dès lors, une question mérite d'être posée : si l'expert souhaite influer concrètement sur le monde qui lui échappe - le pouvoir présidentiel - doit-il accepter sa gratification ou lui cracher à la figure ? A contre-courant des nombreux articles rédigés à ce sujet, on pose l'hypothèse que Piketty aurait dû accepter cette décoration dont la charge est surtout symbolique.

En effet, le débat de ces derniers jours ne saurait permettre une meilleure pénétration de ses thèses dans l'agenda des réformes quinquennales. C'est un ''buzz'', un point d'actu', point. A contrario, nous aurions été curieux de jauger l'effet d'un positionnement plus sophistiqué, le jour de remise de ladite Légion : « Monsieur Le Président, je vous remercie pour cette distinction qui m'honore. Mais puisque vous vous tenez devant moi, vous reconnaissez donc la pertinence de mes travaux et la gravité de la situation : changer votre programme n'est plus une option, c'est une absolue nécessité. » En politique, on appelle cela établir un rapport de force. Ou comment se servir d'une cérémonie en perte de sens pour mettre à l'épreuve celui qui récompense. Le tout, en s'investissant pleinement dans le rôle de celui qui veut changer la donne.

Voilà qui est particulièrement consternant avec cet épisode. Que Piketty refuse la décoration d'un gouvernement auquel il s'oppose, cela peut se comprendre. Qu'il trouve la cérémonie de la Légion d'Honneur « surannée » cela peut également s'entendre. Qu'il souhaite enfin préserver son potentiel critique de chercheur, son « indépendance », nous l'acceptons parfaitement. Mais si l'on espère jouer pleinement de son influence, rater sciemment l'opportunité de contraindre son adversaire relève du pur paradoxe.

Car l'embarras notable du gouvernement n'est pas politique mais médiatique : ce qui aurait pu marquer durablement les esprits restera cantonné au chapitre de l'anecdote. Car troquer un meilleur impact sur la prise de décision contre la désinvolture est indigne voire incompréhensible de la part d'un intellectuel qui maîtrise, à n'en point douter, le registre de la lutte constructive.

Regrettable, car sous couvert d'une humiliation symbolique dont finalement peu se souviendront, c'est bien #François Hollande et son cap actuel qui ont remporté la pseudo-bataille du 1er janvier. #Crise économique