« Je marche dans la rue tout seul et je vois arriver la police. Je change de côté. Ils me suivent sans rien me demander. Sans aucune raison, un policier m'a frappé le nez avec une matraque. Un autre m'a frappé aux jambes. Je suis tombé. » Jeune migrant originaire d'Erythrée, Salamou (28 ans), ne s'attendait pas à subir de telles violences de la part des forces de l'ordre. Comme lui, 43 personnes basées à Calais ont témoigné en novembre et décembre 2014 pour l'association Human Rights Watch. Parmi elles, 19 font état de violences policières.

Passage à tabac ou gazage excessif

À l'origine de ce rapport, Izza Leghtas, chercheuse de la division Europe de l'Ouest, ne comprend pas ces actes démesurés. « Ça ne devrait pas exister en France, regrette-t-elle. Il y a près de 2300 migrants à Calais qui espèrent rallier le Royaume-Uni. Si des améliorations ont été apportées, les conditions restent très difficiles, notamment en hiver. La situation est tendue pour tout le monde. Il est essentiel que les policiers restent dans la légalité. » Les blessures constatées par les bénévoles sont sans équivoque. Passage à tabac ou gazage excessif, les accusations sont graves.

« Ce n'est pas une preuve »

Si la Direction départementale de sécurité publique du Pas-de-Calais n'a pas souhaité répondre à nos questions, le préfet Denis Robin juge que « ces témoignages ne sont pas une preuve, parce qu'ils ne sont pas circonstanciés. J'estime que ces accusations contre le travail des forces de l'ordre sont très graves. Si violences il y a eu, elles doivent déboucher sur un dépôt de plainte. Or, à ma connaissance, aucune plainte n'a été déposée par des migrants à Calais. » De même, le ministère de l'Intérieur s'est offusqué du fait que Human Rights Watch « n'ait pas pris la peine de vérifier les allégations dont elle fait état. » À Calais, ce sont 400 représentants des forces de l'ordre qui patrouillent jour et nuit. Pour Denis Robin, « les principales causes des blessures sont les conflits violents entre réseaux de passeurs et les tentatives de passage des migrants. »

« Trop gros pour être faux »

Clémence Gautier-Pongelard, juriste à la plate-forme au service des migrants, ne se satisfait pas de la réponse du ministère et balaie l'argument : « pas de plainte, pas de problème ». « Les migrants victimes de violences policières pensent que pour porter plainte, ils doivent aller au commissariat, explique-t-elle. Et vu qu'ils sont en situation irrégulière, ça leur fait un peu peur. Il y en a qui y parviennent. Mais c'est souvent classé sans suite. Nous savons bien que tous les policiers ne sont pas violents. Mais cela semble trop gros pour être faux. »

Les preuves détruites par les forces de l'ordre ?

Quand le gouvernement parle du manque de preuves, Youri, bénévole pour la permanence contre les violences, rit jaune. « Sur le terrain, il y a des personnes qui cherchent à faire des photos ou des vidéos, explique-t-il. Mais c'est immédiatement détruit par les forces de l'ordre. L'autre jour, un bénévole a voulu photographier. Les policiers l'ont emmené à un rond-point et lui ont cassé son appareil photo. » D'après Youri, « il est très difficile de se retourner contre son agresseur. Les migrants arrivent avec un apriori hyper positif sur la France. Ils finissent choqués. »

Ce n'est guère la première fois que des dérives policières sont pointées du doigt à Calais. Depuis l'ouverture du centre de la Croix-Rouge à Sangatte, en 1999, elles ont même redoublé. Avec la fermeture du centre, fin 2002, elles connaissent une forte hausse. En septembre 2009, la destruction de « la jungle » amène également des violences. Un rapport datant de 2008 et intitulé « La loi des jungles » constate déjà des abus. Même son de cloche en 2011 où Dominique Baudis demande la fin « de ces pratiques. » Le rapport de l'association américaine Human Rights Watch vient donc alourdir encore un peu plus les distensions entre forces de l'ordre et demandeurs d'asile. « Il faut qu'il y ait une enquête, demande Izza Leghtas. Les personnes reconnues coupables de violences doivent être tenues responsables de leurs actes. » #Immigration