Cinq années d'enquêtes internationales pour des résultats vertigineux : plus de 5,7 milliards d'euros dissimulés par la banque HSBC dans des paradis fiscaux pour le seul compte de ses clients français. Au total ce sont plus de 100 000 dépositaires, 20 000 sociétés offshore et 180,6 milliards d'euros répartis dans 80 pays, hors de portée fiscale.

Si Le Monde et le consortium de journalistes ayant étudié ces données ont frappé un grand coup, aucune investigation de cet ordre n'aurait été envisageable sans le combat d'Hervé Falciani, ex-employé de la banque suisse et détenteur des précieux listings. Trois mois plus tôt, Antoine Delatour, ex-membre du grand cabinet d'audit luxembourgeois PwC, conseiller financier des grandes sociétés, se trouvait à l'origine du tout aussi vaste scandale d'optimisation fiscale et les fameux «tax rulings».

Stéphanie Gibaud (affaire UBS), Julian Assange (fondateur de WikiLeaks), Bradley Manning (bavure de l'armée américaine en Irak) ou Edward Snowden (surveillance de masse par les services américains) constituent d'autres «affaires» internationales éloquentes soulevées par des lanceurs d'alertes ces dernières années. Mais à quel prix ?

Une protection bien insuffisante

La lutte pour la transparence de ces sentinelles de la démocratie se heurte à l'extension permanente du secret sous toutes ces formes selon les cadres juridiques : secret bancaire, secret défense, secret professionnel, secret de l'instruction.

Tel un symbole, une semaine avant ce nouveau scandale, Emmanuel Macron tentait en vain d'intégrer un amendement de dernière minute à son projet de loi visant à punir sévèrement la violation du secret des affaires (trois ans d'emprisonnement, 375 000 euros d'amende). Cette nouvelle mesure venait encore renforcer un arsenal législatif contraire aux principes de la transparence démocratique. Un contexte qui fragilise les lanceurs d'alertes, dont la protection et le statut ne sont pas clairement définis aujourd'hui, bien que des initiatives aient été prises à ce sujet. Lionel Benaiche, ancien du service central de Prévention de la Corruption (SCPC), s'inquiète de ce manque de considération : «Tant qu'il n'existera aucune gratification morale ou sociale, la place du lanceur d'alerte ne sera pas aboutie en France», avance-t-il dans L'Obs du 5 février 2015.

Une tendance à l'investigation

Une affaire comme celle de «SwissLeaks» démontre pourtant l'envergure du service rendu à l'intérêt général, et l'ampleur du manque à gagner pour l'état en cas de silence. Dans la dynamique de ces révélations, le journal Le Monde, avec la RTBF, Le Soir et La Libre Belgique ont mis en ligne « Source sûre », une plateforme francophone internationale destinée aux lanceurs d'alertes et entièrement sécurisée. «Ils pourront transmettre, de façon anonyme et intraçable, des documents aux médias de leur choix» a indiqué Le Monde.

Pour exploiter ces informations, le journalisme d'investigation a vu son importance grandir au fur et à mesure des prises de consciences autour de ces grandes affaires. Le magazine «Cash Investigation» diffusé sur France 2, avait déjà accordé en 2013, une enquête exclusive qui retraçait le parcours rocambolesque d'Hervé Falciani depuis sa saisie des données de la banque HSBC. Le site Médiapart, devenu une référence en la matière depuis les révélations d'affaires centrales comme celle de Jérôme Cahuzac, Karachi, Kadhafi ou Woerth-Bettencourt, a dépassé la barre des 100 000 abonnés, en 2014.

La création du site ProPublica par de grands mécènes aux Etats-Unis, en 2008, destiné à promouvoir le journalisme d'intérêt général, avait initié cet élan. Mais c'est sans compter l'écart en la matière de notre pays avec ses confrères outre atlantiques : «Il n'y a pas d'équivalent à ProPublica, pas de milliardaires pour financer l'investigation et seuls trois journalistes français font partie de l'ICIJ (International Consortium of Investigative Journalist)», rappelle le Huffington Post, en 2013.

Le travail d'enquête et les droits de regards citoyens supposent d'être ardemment défendus en démocratie. Le documentaire «Caricaturistes, fantassins de la démocratie», reconsidéré par l'opinion à la suite des débats passionnés sur la liberté d'expression au mois de janvier, rappelle l'importance de protéger les dessinateurs, vecteurs essentiels du lien démocratique. Gageons que le scandale « SwissLeaks » garantira enfin aux lanceurs d'alertes la reconnaissance et le statut qu'ils méritent. #Swiss leaks