Ce jeune manifestant, nous l'appellerons Camille, livre ici sa version des faits en ce qui concerne la nuit du 25 octobre 2014 et l'appel à la mobilisation du collectif "Tant qu'il y aura des Bouilles" sur la zone à défendre. Cette mobilisation avait pour but d'enraciner "la résistance" contre le barrage de Sivens et "son monde". Elle était organisée en temps que festival, avec une programmation, plusieurs scènes de musique (rap, dub..) et des stands, des spectacles et autre.

-Quelles ont été tes motivations pour  pour répondre à l'appel de la mobilisation? Comment t'y es tu rendu ? 

Camille:  Pour ma part, je porte un intérêt particulier pour l'écologie et l'activisme militant, je m'étais déjà rendu sur la ZAD du Testet quelques fois pour soutenir le mouvement. Il était donc évident pour moi de répondre à l'appel lancé par le collectif qui souhaite protéger la zone. Habitant à coté, ce n'est pas très compliqué pour moi d'aller à Sivens malgré le fait que je n'ai pas l'âge d'avoir la voiture. J'ai juste à prendre un train et faire du stop. C'est ce qu'on a fait. On s'est fait prendre en stop par une camionnette qui se dirigeait à Sivens avec à son bord des manifestants cherchant la même chose que moi: de la musique, de la lutte et de la fête. 

- "On"? Avec qui y es tu allé?

Camille: J'y suis allé avec des amis à moi. Mes amis ne sont pas engagés politiquement comme moi et si ils sont venus sur la zone c'était aussi et surtout pour la programmation musicale et les artistes qui passaient.

-Quel était l'ambiance sur la zone à votre arrivée et tout le long de la soirée?

Camille: L'ambiance était chaleureuse, il y avait des spectacles, de la musique pour tout les goûts et tout les genres. On y voyait pas grand chose dans la nuit, et c'était difficile pour moi de me repérer par rapport à mes passages sur la zone. Ils avaient tout détruit à une vitesse hallucinante. Mais on s'y retrouvé quand même tant bien que mal. Il y avait beaucoup de monde, enfin ça m'apparaissait comme tel. Les gens étaient joyeux et sympathiques, je n'ai assisté à aucune engueulade, prise de tête ou autre. L'alcool et la drogue était au rendez-vous évidement, sans excès et comme partout. 

-Quels genres de personnes retrouvait-on dans ce rassemblement?  

Camille: Il y avait de tout : des jeunes et des moins jeunes, des gens de tous horizons et de toutes les classes sociales, enfin presque. Tous mélangés dans la musique et la forêt. Mais il y avait quand même bien plus de jeunes, la programmation musicale avait fait son effet, ainsi que l'appel à la lutte. C'était une bonne chose de voir une génération se bouger pour la terre, on est trop souvent habitué à la voir accrochée à sa technologie. Cette jeunesse se mobilisait un soir d'automne froid, dans la forêt et le brouillard, pour discréditer et contrer une décision politique jugée destructrice et inappropriée.

-A quel moment de la soirée cela a t-il dégénéré avec les forces de l'ordre?

Camille: Ca ne s'est pas produit à un moment précis. Toute la soirée il y avait besoin de monde sur la barricade pour empêcher les flics de passer. Ils étaient présents sur la zone l'après midi mais je n'y étais pas. J'étais à la scène rap avec mes amis et on est descendu vers les lieux des affrontements pour voir ce qu'il se passait. Quand nous avons appris l'enjeu de les empêcher de les laisser passer, moi et mes amis avons pris part aux échauffourées entre manifestants et policiers. Ce n'était pas comme les médias l'ont décrit, c'est à dire deux cents anarchistes vêtus de noir qui s'en sont pris aux policiers. Tout le monde y prenait part et de manière désorganisée. Ce fut la première fois que je prenais du gaz lacrymogène, un ami à moi s'est pris un tir de flashball. Ils nous ont envoyés tout ce qu'ils pouvaient ! J'ai eu l'impression: qu'entre les lacrymos, les flashballs et grenades en tous genres, c'était dangereux pour nous. Mais que ça ne l'était moins pour eux. Les policiers ont des armures qui les protègent très bien, nos gros cailloux et nos bottes de terre ne faisaient rien du tout. Il était évident qu'on utilisait cela pour les éloigner de la zone, et non pour leur faire du mal, ce n'était pas personnellement mon objectif. Même si d'autres manifestants pouvaient avoir comme objectif de blesser un policier. C'était leurs armes contre les nôtres, c'était du David contre Goliath. Les flics ne devaient pas être présents sur la zone la nuit du 25 octobre. C'était sois disant l'ordre du préfet. Pour moi, il l'ont fait exprès de provoquer pour engendrer la violence. J'avais même l'impression qu'ils devaient bien s'amuser derrière leurs casques et leurs boucliers en nous regardant jouer aux guérilleros. Ils ne bougeaient pas, ils restaient sur leurs positions et nous envoyaient des projectiles. De la provocation pure. Les médias ont fait croire que cette même brigade déployée contre nous ont était sous pression à cause de sois disant manifestants "anarchistes" tous vêtus de noir. Alors que c'était des gens lambda, comme toi et moi, ton voisin ou tes parents, qui voulait en découdre avec les dérives autoritaires du pouvoir politique et policier. 

-Tu ne m'as pas parler de la mort de Rémi Fraisse, que s'est il passé et comment l'as tu su?

Camille: A un moment, les forces de l'ordre sont parties sans rien dire. Avant ça, ils ont envoyé des hommes au plus près de nous, je ne le savais pas mais c'était pour venir chercher le corps de Rémi. Nous avons appris la mort de notre camarade le lendemain. Les policiers ont fait du bon boulot dans le travail de dissimulation des faits. On l'a entendu sur les enregistrements des gendarmes mobiles diffusés par LeMonde, ils nous l'ont caché. Ils nous ont menti et ont voulu nous faire croire via les médias que c'est Rémi qui était dans l'erreur. Le gouvernement a mis 48 heures à réagir et le premier ministre a salué le courage et l'expérience des forces de l'ordre. Cela m'a mis hors de moi. Mais ce qui m'énerve le plus, c'est la réaction des citoyens Français à l'annonce de la mort d'un manifestant. Il n'y avait pas le monde que je pensais trouver aux hommages pour Rémi. Comme si, au fond, les gens s'en foutaient qu'un homme soit mort pour ses idées et pour l'écologie en 2014.