Blasting News : Où en est concrètement aujourd'hui la pratique de la peine de mort dans le monde ?

Anne Denis : Nous comptons à ce jour 140 pays qui ont aboli la peine de mort, et 58 qui sont toujours condamnant et exécutant. Parmi les 140 pays, 98 États l'ont aboli pour tous les crimes, que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix et sept pour les crimes de droit commun. Les 35 restants ont aboli la peine de mort en pratique, c'est-à-dire qu'il n'y a plus eu d'exécution dans ces pays depuis plus de 10 ans. Nous luttons pour une abolition universelle de la peine de mort. Le combat des abolitionnistes, c'est que tous les États inscrivent la fin de la peine de mort dans le droit, puisque ceux qui ne le sont qu'en pratique peuvent parfois revenir en arrière, à la suite d'un crime odieux par exemple, pour contenter l'opinion publique.

BN : Pouvez-vous tirer un bilan concernant l'année 2014 ?

AD : Le rapport 2014 d'Amnesty International sur la peine de mort sera publié au début du mois d'avril, mais nous pouvons évoquer les chiffres de l'année 2013. Nous ne pouvons pas donner de données chiffrées pour la Chine, puisqu'il n'y a aucune transparence en la matière, mais nous estimons que plusieurs milliers de personnes y sont exécutées chaque année. Concernant les chiffres que nous avons pu recenser, les pays qui exécutent le plus sont l'Iran, l'Irak, l'Arabie Saoudite puis les États-Unis. Le constat, néanmoins, c'est qu'année après année, la lutte pour l'abolition porte ses fruits, petit à petit. En 2013, 22 pays avaient procédé à des exécutions, mais nous dénombrons davantage de condamnations qu'en 2012 dans les pays de tête. Si les chiffres sont également à la baisse aux États-Unis, cela est malheureusement davantage lié aux problèmes rencontrés avec l'injection létale qu'à un réel assouplissement.

BN : Comment Amnesty International lutte-t-elle au quotidien contre la peine de mort ?

AD : La lutte se traduit par différents moyens. Nous multiplions les plaidoyers auprès des instances gouvernementales, auprès des différents organes étatiques, partout dans le monde, en particulier auprès des États qui continuent d'appliquer la peine de mort. Nous travaillons de concert avec les ONG, et nous mettons également en place un certain nombre d'actions avec les militants et les sympathisants, par exemple par le biais d'actions urgentes : quand nous observons un risque d'exécution imminente, nous écrivons de nombreuses lettres aux autorités des pays concernés ou nous nous mobilisons sur place dans la mesure du possible. Il y a enfin des pétitions, sur papier et en ligne, une activité constante sur les réseaux sociaux, et nous interpellons, enfin, les ambassades d'États exécutant, dans nos pays.

BN : Le Front National, en France, mais également d'autres forces politiques en Europe, militent pour un retour de la peine de mort. Qu'est-ce que cela vous inspire ? Un retour est-il possible ?

AD : Cela ne m'inspire rien du tout. Il y aura toujours des gens qui voudront flatter une partie de l'opinion, encore plus au lendemain d'un drame comme celui que l'on a vécu en janvier dernier. Mais il faut répondre à ces crimes par la #Justice, et non par la vengeance. Un retour de la peine de mort est de toute manière impossible en France. Il faudrait modifier la Constitution, ce qui ne peut se faire qu'avec l'aval du Sénat et de l'Assemblée nationale, et je doute que Mme Le Pen puisse y parvenir. Il y a par ailleurs des traités européens et internationaux, et même si le Front National veut sortir de l'Union Européenne, je doute qu'on puisse un jour rompre ces accords de longue date.

BN : Pouvez-vous évoquer pour nous le procès des attentats de Boston qui s'est ouvert ce mercredi, et où l'accusé risque la peine de mort.

AD : Dans le cadre du procès des attentats de Boston, il a apparemment été très difficile de trouver les jurés puisque 2 400 personnes ont été questionnées. Il faut savoir qu'aux États-Unis, lorsqu'on vous appelle pour être jurés, on vous pose un certain nombre de question, et notamment : "êtes-vous pour ou contre la peine de mort", et si vous être contre, vous ne ferez pas partie du jury. Le Massachussets est un État abolitionniste, et au moment des évènements de Boston, la majorité des personnes sondées a répondu qu'elle était plutôt pour une peine de prison à vie pour l'accusé. C'est cependant un crime fédéral, le procureur peut donc requérir la peine de mort, même dans un État qui ne la pratique pas. Dans cette affaire, les avocats de la défense voudront l'éviter, et insisteront probablement sur la possible impartialité du jury, puisque le procès se déroule à Boston, la ville qui a été touchée par les attentats.