Blasting News : Vous êtes professeur d'Histoire-géographie depuis plus de 10 ans en collège et lycée, une matière où la rédaction est importante. Quel constat faites-vous aujourd'hui sur la maitrise de la langue française par vos élèves ?

Bruno Carbonari : La première chose qui me saute aux yeux quand je lis leurs copies, c'est que leur orthographe est catastrophique. Il n'y a plus aucun respect des accords et des règles de conjugaison. Les élèves ne savent pas conjuguer les verbes : ils ne mettent plus -ent lorsqu'ils emploient le pluriel mais rajoutent des -s n'importe où, même à la fin des verbes. Les accents sont mis au hasard et il n'y a même plus de majuscule en début de phrase et de point final. Quant aux mots, chaque élève invente sa propre orthographe. Quand je corrige, je dois faire du décryptage.

On a parfois l'impression que c'est comme une langue étrangère, ils n'utilisent jamais les bons mots. Au-delà de l'orthographe dramatique, ce qu'ils écrivent n'a pas toujours de sens. Même si parfois il y a les connaissances qui sont acquises, la réponse est fausse parce que la phrase ne veut rien dire. Par exemple, le mot « évoluer » qu'ils utilisent pour tout et n'importe quoi. Ils disent toujours « Ca évolue » ou « le chômage évolue », ce qui ne veut rien dire car ils ne disent pas en quoi ça évolue. Ils ne disent jamais « augmenter ». Ils peuvent parfois dire que les chiffres du chômage « montent » ou « grimpent » mais on grimpe à l'arbre….c'est ce que je leur réponds. Ils ne connaissent pas le mot « augmenter ». Ils ne savent pas utiliser le langage usuel.

Quand ils ne savent pas, ils me demandent : « Monsieur, on peut définir cette notion avec nos propres mots ?». Ce qui est caractéristique de leur incapacité à s'exprimer. Je leur dis non parce que souvent, avec leurs mots, ça ne veut rien dire. Le problème de ce déficit de vocabulaire, c'est l'incapacité à écrire des phrases simples avec sujet, verbe, complément et ça les handicape. Ce n'est pas le cas pour tous mais pour une grande majorité.

Cette difficulté à s'exprimer en Français complique-t-elle l'assimilation des connaissances ?

Elle complique tout car ils ne comprennent pas les connaissances. Ils ne comprennent pas les consignes, les documents qu'on leur propose. Ils ne comprennent pas non plus les questions qu'on leur pose. Le vocabulaire est essentiel. Le problème, c'est que les élèves cloisonnent dans leur tête : on ne fait du Français qu'en cours de Français et pour eux, dans les autres matières, ça ne sert à rien. Quand on commence à redéfinir les mots avec eux, à être pointilleux sur le vocabulaire employé ou la structure des phrases, il y en a toujours un pour dire « Mais Monsieur, on est pas en Français ». Et le problème c'est qu'en Histoire géo, on ne peut pas se permettre d'employer un mot pour un autre. Parfois je vois bien qu'ils essayent de me dire quelque chose dans leur copie, de me montrer qu'ils connaissent la réponse mais avec des phrases de quinze lignes, sans vocabulaire, ils n'y arrivent pas. Au final, tout est vide.

Vous avez travaillé dans plusieurs établissements différents, de la ZEP de banlieue aux riches quartiers de Versailles. La non acquisition de la langue française est-elle spécifique, selon vous, à une catégorie d'élèves ?

Non, c'est générationnel. Ce n'est pas la catégorie socio-professionnelle qui fait la pratique de la langue. On aurait tendance à croire que c'est dans les zones les plus précaires où la pratique est appauvrie mais on se rend compte quand on a travaillé avec plusieurs publics différents que les jeunes utilisent tous le même bassin de mots très limité et qu'ils ont tous la même façon de s'exprimer. Après, c'est normal aussi, chaque génération a son vocabulaire et de toute façon, toutes les langues évoluent sans cesse. Mais il y a une vraie tendance à l'appauvrissement de la langue plus qu'à l'enrichissement. Sur une classe de 30 élèves, il y en a peut être deux qui vont lire un livre. Je ne les vois jamais avec un bouquin dans la main. La lecture est essentielle à l'apprentissage d'une langue. Elle va conditionner leur vocabulaire et leur capacité à raisonner et à argumenter. J'ai l'impression que les élèves ne se rendent pas compte de l'importance du problème.

En dix ans, avez-vous constaté une aggravation de la situation ?

Non, j'ai toujours été confronté à ce souci. Je pense que le problème est antérieur. Est-ce la faute d'Internet ? De la télé ? Sûrement. Avec ces technologies, il n'y a plus de temps de cerveau disponible pour la lecture. C'est plus facile d'appuyer sur un bouton et d'être consommateur passif devant un écran que d'ouvrir un livre, ce qui va nécessiter de la volonté et un effort intellectuel. Même dans la société, on a l'impression que les mots ne sont pas importants. Ils sont mal utilisés même par les politiques et les médias. Finalement, les mots de la langue française se sont vidés de leur sens et tout le monde trouve ça normal. #Education