Ex-chroniqueur judiciaire, en particulier d’assises, du temps de l’art. 64 du CP, puis du 122-1, qui introduit la notion d’altération du discernement, j’ai été souvent perturbé par la "loterie" qui prédomine parfois lors de leur application. L’article de Julie Brafman et Harry Tennant de Libération (26/07.), tente, trop imparfaitement, d’en traiter. Les lacunes de ce mini-dossier tiennent surtout au rôle ambigu des experts qui, faute de lits, de moyens, de temps pour espérer traiter des criminels affectés de troubles, incitent parfois à la condamnation. Les auteurs insistent sur l’attitude des jurés sans laisser entendre qu’ils sont influencés par les magistrats. Il suffit de converser hors prétoire avec eux, qui estiment nécessaire d'enfreindre le secret des délibérations, pour s’en convaincre.

 

Il s’agit d’un débat de société qui devrait être alimenté par une meilleure connaissance de la personnalité des djihadistes français. Mais une sorte d’aliénation sécuritaire conduit à occulter l’information citoyenne. Voici que Bernard-Henri Lévy incite à ne plus donner ni les noms, ni les photos des djihadistes. Et pourquoi ne pas décréter le huis-clos lors des comparutions des survivants ou suspects ?

 

Afin de ne pas transformer des personnalités troubles en "soldats" du djihad comme le fait le califat, BFMTV, Le Monde et La Croix vont s’autocensurer et ne plus publier leurs photos, censément pour "éviter d’éventuels effets de glorification posthume". Ah bon ?

 

Dans le cas d’Adel Kermiche, dont la page Facebook (voir hier, l’article sur la rétention d’identité) a été supprimée, il m’avait en effet semblé d'emblée pertinent de ne pas publier une photo permettant de l’identifier. A présent que d’éventuelles relations de Karmiche ont été entendues par les enquêteurs, il me paraît utile d’évoquer le parcours psychologique de cet adolescent devenu un égorgeur. On en trouvera maints détails dans la presse, inutile de s’étendre, mais résumons : voici un ado certes perturbé, mais absolument pas radicalisé, issu d’une famille tout à fait normale, d’une fratrie de deux sœurs (dont une médecin). Sa mère, désemparée, avait estimé utile de lui faire fréquenter plus souvent une mosquée qui ne correspond absolument pas à la description qu’en a faite François Bayrou ("salafiste", formant "une communauté fanatisée"), en vue de concilier sa religiosité et l’orienter vers d’autres voies que la radicalisation. Erreur peut-être, mais respectable tant la prise en charge médicale (Adel Kermiche était suivi depuis l’âge de six ans) peut laisser à désirer.

 

Les tueries ne sont pas que le fait d’ados issus de l’immigration, mais aussi de convertis, et d’une plus vaste population aux origines, intentions et ressorts fort divers. Aucune réponse sécuritaire n’est infaillible. Toute prévention est coûteuse. Toute prise en charge après condamnation est aléatoire, surtout si elle n’est que superficielle, insuffisante. Que faire d’un Adel qui aurait survécu ?

 

Publier sa photo, prise en 2011 ou 2012, inciterait à une identification, à suivre son parcours ? Qui peut le dire ? Cela peut aussi valoir mise en garde pour d’autres adolescents qui peuvent se demander si la propagande djihadiste ne conduit pas à s’enfoncer dans une altération du discernement.

 

Cet ado, ancien du collège Paul Éluard de Rouen, n’était pas tout à fait en échec. Mais force est de constater que le système éducatif a failli, cet échec relève de la notion de coresponsabilité. Il ne s’agit pas de tout mettre sur le dos de la société ; Daesh met sciemment le feu à des esprits perturbés, nombre d’imams, dits modérés, par une attitude frileuse, voire cauteleuse, les confortent dans des interprétations extrêmes, et non l’école publique.

 

Celles et ceux qui s’enferment dans la logique d’une secte millénariste criminelle doivent être pris pour ce qu’ils sont : non des soldats, mais des endoctrinés. La magistrature devra aussi s’interroger sur l’exemplarité de la peine et sa proportionnalité. #Terrorisme #Daesh