Cela ne réjouira que qui fait passer le « bon sens commun » avant d’en mesurer les conséquences. Après les localités de Sisco (Corse), celles de Cagnes-sur-mer et Vallauris (#Alpes-Maritimes) peuvent interdire le burkini sur leurs plages. Cela découlant, contre l’avis du Conseil d’État (la cour de cassation des tribunaux administratifs), de décisions des tribunaux administratifs de Corse et de Nice. Après tout, pourquoi pas ? Mais c’est le motif invoqué qui fait débat : le trouble à l’ordre public. Une notion dite faussement « à géométrie variable » (la géométrie ne varie pas) diversement évoquée.

Lapidation autorisée ?

Dans le cas d’une diffusion de fausse nouvelle, sa qualification telle suppose deux conditions : que l’information soit fausse, qu’elle ait provoqué des troubles à l’ordre public. Bref, on dit n’importe quoi sur vous, mais les préfectures ne sont pas incendiées, votre famille n’est pas lynchée, &c., c’est de la simple injure ou diffamation… Un mis en examen est lapidé et en sort vivant car il a été montré à une petite foule vociférant, il bénéficie d’un non-lieu, mais sera condamné pour avoir provoqué un trouble de l’ordre public ? Le même tribunal de Nice a suspendu l’arrêté municipal de Saint-Laurent-du-Var car personne ne s’était plaint. En revanche, pour Vallauris, il a suffi d’une main courante du commissariat municipal : des usagers de la plage du Midi se sont adressés aux CRS présents, puis à la police municipale, pour protester contre la présence de deux femmes voilées (en djellaba, visage découvert). Ah bon, et les handicapés en fauteuil, pantalon ou robe aux chevilles, chemise à manches longues et bob, il suffirait de se déclarer incommodé par leur présence sur une plage ? Tremper leurs pneus dans l’eau salirait la Méditerranée ? À Cagnes-sur-mer, fin août, se serait produite « une importante altercation » entre la famille de deux baigneuses en #Burkini et des baigneurs. Qui a commencé ? Comme le souligne l’avocat du CCIF (comité contre l’islamophobie), autant interdire, au faciès, les gays dans le quartier parisien du Marais.

Fausse interprétation ?

N’empêche. Prenons le contre-pied de ce qui précède. En Algérie par exemple, les familles fréquentant les plages se créent, que les femmes soient voilées ou non, une sorte de périmètre. Même un gamin de passage est prié sèchement de le contourner, d’aller se baigner ailleurs. Que des familles du Maghreb recréent en France de telles pratiques n’a rien d’étonnant. Mais peut bien sûr provoquer des réactions de qui les trouve déplacées. Nous pourrions donc avoir l’été prochain des troubles de l’ordre public en l’absence même de femmes voilées ou en burkini… Quelle interprétation donner ? Un simple rappel à l’ordre ne serait-il pas mieux adapté ? On s’étonne aussi de la célérité de tribunaux engorgés, qui renvoient des audiences à plus de douze mois, et s’empressent de se prononcer sur un tel sujet. En tout cas, il est très ardu de déterminer quelle part de prosélytisme ou de comportement coutumier entre dans ces deux « troubles de l’ordre public ». Le voile, « signe de domination masculine » comme le qualifient Salman Rushdie et tant d’autres, fait débat depuis… que des jeunes femmes, musulmanes de longue date ou converties, en France et ailleurs, ont commencé en nombre, volontairement ou contraintes, à l’arborer. Sans chercher à se prononcer – surtout définitivement – sur le fond et les motivations de décisions de justice, il reste loisible de s’interroger. Seraient-ce vraiment le législatif et le judiciaire qui fourniraient les réponses idoines ? Cela a le mérite d’une relative promptitude, mais semble surtout répondre à la pression d’une partie de l’opinion, sans rien régler d’essentiel sur la durée. De plus, mieux vaudrait invoquer l'ordre public à meilleur escient : n'est-ce pas encourager d'autres litiges ? Plus triviaux encore ? Pour des affaires de voisinage, de bruit sur la voie publique ? De rivalités commerciales ? C'est ouvrir la boîte de Pandore.  #Conseil d'État