Pourquoi l'Azerbaïdjan, qui se présente comme République, mais est déclarée par nombre d'ONG et associations comme une quasi dictature, se voit attribuée coup sur coup l'Eurovision puis les jeux de Bakou ? S'il n'est pas question ici de considérer que les comités attribuant ces événements sont sous influence, force est de constater que ses attributions s'inscrivent dans un contexte géopolitique pour le moins intéressant.

Dès 1999, soit huit ans après son indépendance, l'Azerbaïdjan co-signe un accord de partenariat et de coopération avec l'Europe puis intègre en 2006 la politique européenne de voisinage pour enfin en 2014 être inclu dans l'instrument européen de voisinage et de partenariat.

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Si, comme nombre d'anciens territoires sous autorité de l'URSS, l'Azerbaïdjan cherche des appuis qui lui permettent de s'émanciper de la tutelle de son ancien dominateur, ce n'est pas là la seule raison, ni sans doute la principale.

Il s'agit pour l'Europe d'assurer un leadership politique sur ces régions, qui permettra notamment de diversifier et assurer ses ressources en énergie. Conséquemment si le développement des institutions et de la démocratie apparaissent bien dans tous ces liens inter-étatiques, l'énergie, sous divers items, s'y trouve aussi. On peut citer, parmi les nombreuses conséquences énergétiques concrètes de ces programmes, les accords du 19 septembre 2013 entre neuf acheteurs européens et la SOCAR (compagnie nationale pétrolière et gazière d’Azerbaïdjan) portant sur 25 ans et 10 milliards de mètres cubes de gaz.

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On ne trouve pas, à l'inverse, de conséquences tangibles en matière de droits de l'homme.

Cela soulève un questionnement bien légitime sur la volonté de démocratisation réelle de l'Europe en Azerbaïdjan, à moins que ce ne soit sur sa capacité de persuasion, car si le PIB de ce pays a été multiplié par dix en dix ans (850 à 7850 dollars), c'est par contre la même famille qui tient les rênes du pouvoir depuis 1993 avec d'abord Hedar Aliyev, le père puis, depuis 2003, Ilham Aliyev, le fils. Indice certain de la qualité de la démocratie dans ce pays s'il en est. En outre une partie considérable de ce PIB semble ne pas réussir à atteindre le peuple où le salaire moyen plafonne en dessous de 400 dollars mensuels.

C'est donc dans ce contexte qu'en 2012, la 41ème assemblée des comités européens décide d'attribuer les premiers jeux européens à l'Azerbaïdjan.

Les enjeux sont divers et multilatéraux :

 

Azerbaïdjan :

 

- développer une image de marque qui rompt avec celle négative d'un pays autocratique

- développer le tourisme pour diversifier ses sources de revenus (axées principalement sur l'énergie)

- affirmer une position d'envergure internationale pour faire face à ses grands voisins

 

Europe :

 

- faire oublier aux populations que ce pays partenaire est autocratique

- diversifier son approvisionnement en énergie fossile et limiter ainsi la puissance russe en la matière

- convaincre l'Azerbaïdjan que l'Europe est un meilleur parti que la Russie

 

Russie :

 

- reprendre leur influence aux occidentaux (qui critiquent les institutions azerbaïdjanaises)

- s'assurer un contrôle accru sur les ressources énergétiques occidentales par le biais de cette même influence

 

Comité Olympique européen :

 

- créer une compétition à une échelle régionale qui n'existait pas encore en Europe           

Cela aurait pu en rester là, tout le monde y trouvant son compte, si les médias européens n'avaient soulevés l'autoritarisme (atteintes aux droits de l'homme et aux libertés d'expression avec notamment l'emprisonnement de la journaliste Khadija Ismayilova) et autres joyeusetés dont le pays est friand (1 milliards d'euros de dépenses en préparations, matériaux de rénovation utilisés de médiocre qualité ayant sans doute entrainés la mort de 19 personnes, etc).

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En conséquence si Patrick Hickey, président du comité olympique européen, se félicite de la tenue, dans toutes les acceptations de l'expression, des jeux, les officiels des pays Européens eux, n'auront pas fait de le déplacement.

Mais d'autres sont venus : le président turc Recep Tayyip Erdogan, le président russe Vladimir Poutine, le président biélorusse Alexandre Loukachenko, le président tadjik Emomali Rahmon, le président turkmène Gourbangouly Berdymoukhamedov, le président monténégrin Filip Vujanovic,le président serbe Tomislav Nikolic,  le prince Albert II de Monaco, le grand-duc de Luxembourg Henri, le 1er ministre géorgien Irakli Garibachvili.

Plusieurs pays démocratiques donc, mais de faible envergure internationale (si l'on excepte l'évasion fiscale légale pour certains d'entre eux), et surtout de nombreux autres où les journalistes sont soit surveillés, soit contrôlés ou emprisonnés voire même assassinés sur leur sol et à l'étranger.

Au final, politiquement parlant, c'est la Russie dont le président a fait le déplacement, qui donne sa dimension à la manifestation sportive. L'Azerbaïdjan, en toute intelligence, utilise ces jeux comme une tribune internationale, permettant entre autres à Ali Hassanov, son ministre des sports, de clamer que "toutes les libertés et droits fondamentaux sont respectés en Azerbaïdjan". L'Europe, elle, se contente de garder ses champions (athlétisme, natation), autant que ses politiques, à la maison. Elle n'en fera pas moins venir les milliards de mètres cube de gaz dont elle a besoin de cette exemplaire république du Caucase. Si le ridicule ne tue pas, il n'éclaire ni ne chauffe non plus.

De-ci de-là on parle d'échec, de farce. A tel point que les Pays-Bas renoncent à organiser les jeux européens de 2019. Ils ne disposeraient pas des 57 millions d'euros nécessaires...

A se demander où est passé ce milliard d'euros de préparatifs. #Union Européenne #Eurovision