Remettons les choses àleur place. Le romancier dont il est question ici – soit-il lefameux « contemporain capital » d'Emmanuel Carrère– ne verse pas dans le manifeste. Le métier de Michel Houellebecq,c'est de raconter des histoires, lesquelles, fort heureusement,peuvent s’inscrire dans un background politiquevraisemblable. C'est dans cette liberté que réside le potentielromanesque pour « dire le monde », mais celle-ci a unecontre-partie endémique : le roman n'a pas vocation às'exporter au-delà de son propre cadre fictionnel.

Dès lors, s'ilarrive à l'auteur de critiquer vertement certains aspects de nossociétés au point de faire polémique, ses vues doivent êtreréceptionnées à l'aune du genre littéraire dont ellesproviennent et plus encore, au prisme du personnage dont l'écrivainse sert pour l'incarner.

Qui es-tuFrançois ?

Soumission nousmet dans la peau d'un type exécrable, solitaire, sans locomotivehormis son expertise littéraire et ses appétits charnels (bienmanger- bien coïter).

Son job d'universitaire lui permet de vivredans une bulle telle qu'il prend le métro matinalement pour conserver « l'illusion fugitive d'appartenir à la France quise lève tôt. ». Le sujet du dernier Houellebecq, c'estlui, l'occidental athée, l'homme cultivé mais dénué deconviction, plus consommateur que citoyen, perdu face ses aspirationset l'Histoire, en marche, de son propre pays. S'il y a quelquesclichés sur l'Islam dans ce roman – de ceux dont la violence esttellement ordinaire qu'elle confine à une bêtise bien connue maispeu avouée en France- ils appartiennent à ce "héros".

La religion n'est donc pas critiquée en soi :ce sont ceux qui appréhendent l'Islam à coups d'archétypes, lesFrançois de la vraie vie, qui sont comme mis à l'épreuve du roman.

Peur de nous-même

Un autre élément prouveque Soumission n'est pas le roman islamophobe que beaucoup ontprésenté. En effet, le spécialiste de Huysmans porte un regarddésabusé sur une Europe qui vacille, sans repère et vulnérableaux pétromonarchies du Golfe qui investissent chez nous sanscompter.

La question soulevée par ce thème n'est pas, commebeaucoup l'ont trop hâtivement clamé : « L'Islamconstitue-t-il un danger pour la France ? » mais plusfinement : « Le Français rationnel sesoumettrait-il à l'Islam si elle lui permettrait d'optimiser lesattraits de son mode de vie actuel : succès auprès des femmes,prestige social, accès à la fortune, ce que les Frères Musulmans,une fois au pouvoir, lui apporteront en détruisant certainsprincipes républicains (instauration de la polygamie etde l'éducation islamique) ? ».

La problématique estabrupte, mais elle fait l'intérêt de la fiction. S'il estdifficile d'imaginer un tel scénario au réel, le roman conservecette capacité car il est un laboratoire.

Soumission méritedonc d'être critiqué pour ce qu'il est, à savoir une productionlittéraire de qualité discutable, mais un romansubversif sur sa manière de dépeindre nos besoins et d'oser pensernos compromissions futures.

Il n'est en rien une peur de l'Islam, il estune critique de l'humaine condition au XXIème siècle, à l'instar, en moins pertinent, d'Extension du domaine de la lutte. En somme, pas de quoi « avoirla gerbe » comme Ali Baddou. A condition, bien sûr, de prendre le romanpour ce qu'il est.

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