Le viol chez l’enfant est une problématique très complexedans notre société. Bien que les abus soient fréquents, il est toutefoisdifficile d’évaluer ce fléau par des statistiques fiables. Les familles ontgénéralement tendance à cacher ces faits qu’elles ne peuvent/veulent pasassumer. Mais le mal est bel et bien présent pour des enfants déboussolés, dèsle plus jeune âge, et qui traîneront ce boulet tout au long de leur vie.

Célia aaujourd’hui 31 ans. Abusée sexuellement par un proche voisin toute son enfance,elle a accepté de se livrer sur un cheminement psychologique machiavélique etdestructeur.

Célia, revenons d’abordsur les faits, parlez-nous de votre enfance :

Ma famille est issue de la classe moyenne, avec un père quitravaillait beaucoup et une mère au foyer. Avant ma naissance, mes parents avaientdéjà perdu un fils et au cours de cette période de fragilité, mes voisins del’époque se sont rapprochés d’eux et ont gagné leur confiance.

Ces derniersn’avaient pas d’enfant et proposaient régulièrement de me garder. De 6 moisjusqu’à 16 ans, j’ai donc passé beaucoup de temps en leur compagnie.Malheureusement, ce n’était pas ce qu’on appelle classiquement du baby-sitting…

Comment se comportaientvos voisins ?

Mes voisins se présentaient comme « des parentsadoptifs » aux yeux de la société. Ils ont fait en sorte de tisser un lienprivilégié avec moi en apportant de la présence, de la disponibilité et en étantbeaucoup plus cool pour tout ce qu’il y est TV, bonbons etc… Tout ce que lesgosses affectionnent en général.

Pour résumer, ils répondaient à tous lesmanques et frustrations que je pouvais ressentir, bien que mes parents nesoient pas des Thénardier.

Jusqu’au jour oùl’irréparable a été franchi…

A l’adolescence, j’étais très perturbée, je ne bossais pas encours, je fumais et buvais beaucoup. J’étais quasiment en rupture familiale augrand dam de mes parents, et personne n’arrivait réellement à comprendrepourquoi j’étais si mal, ni moi-même d’ailleurs.

Les souvenirs sont finalementremontés à la surface quand j’avais 20 ans. Je voyais régulièrement unpsychiatre depuis 5 ans, mais c’est une émission radio qui fut l’élémentdéclencheur dans cette prise de conscience. Une femme se livrait sur les abusqu'elle avait subis dans l’enfance et occultés jusqu’à que sa fille soit en âged’être gardée par son grand-père (le violeur). Je me posais déjà des questionssans jamais avoir de preuves, ne serait-ce qu’une image.

Mais avec ce récit, jeme suis rappelée de certaines choses avec mon voisin.

Qu’avez-vous ressenti àce moment-là ?

Surtout l’impression de perdre pied et que le Ciel tombaitsur ma tête. Mais paradoxalement, le sentiment de donner un sens cohérent à monmal-être de toujours. J’avais essayé de faire le lien entre ma sexualitédéviante et mes symptômes dépressifs avec tous les hommes que j’avais connus, y compris mon père, mais je n’avais jamais pensé à mon voisin jusqu’à ce jour.

Comment vos voisins arrivaient-ils à leurs fins sans jamais êtresuspectés de quoi que ce soit ?

Il y a deux éléments fondamentauxà prendre à compte. D’une part, mes voisins devaient gagner la confiance de mesparents, et d’autre part, arriver à tisser leur toile auprès de moi pour quetous ces abus restent silencieux. L’image de couple inspirait confiance etpourtant l’homme et son épouse ont joué un rôle aussi important dans les abus,sauf qu’elle ne participait pas activement à l’acte. Le couple était plutôt charismatique,intelligent et bien intégré socialement. Le fait qu’ils n’avaient pas d’enfantpouvait être interprété comme un manque maternel et paternel. La femme atoujours une image idéale auprès de la société, les gens leur accordaient doncune confiance aveugle.

Et en ce qui vous concerne ?

Comme je l’ai dit plus haut, mesvoisins me donnaient beaucoup de gentillesse et d’attention pour m’amener àfaire des choses sexuelles. Le voisin utilisait la curiosité naturelle d’unenfant pour la sexualité et son envie de franchir les interdits. Lors des jeux,il se tenait très proche de moi en étant très tactile. Il montrait également unevolonté notoire que je ne me considère plus comme un simple bébé. Il ne m’a jamaismenacée mais ce dernier utilisait des processus machiavéliques pour arriver à ses fins. Etl’impression de consentement me faisait culpabiliser et m’empêchait de parler.Avec le temps, je me sentais de plus en plus mal avec les autres enfants et avec mes parents.J’avais peur d’être jugée et condamnée, je m’accrochais de plus en plus à lui,car il me donnait le mirage qu’il était le modèle idéal affectif, un père desubstitution. Autre élément très choquant, il me faisait boire de l’alcool dèsle plus jeune âge d’une façon vicieuse et subtile. Je trouvais donc une« liberté » auprès de lui sans avoir conscience de la gravité desfaits. En ce qui concerne sa femme, elle était totalement passive et ne metouchait pas, mais un évènement m’a particulièrement marqué. J’avais 4 ans etmon voisin était devant moi en érection, j’ai eu peur et son épouse m’a prisedans ses bras pour me rassurer en disant que tout cela n’était pas grave….

Durant toute votre adolescence, vous avez occulté ces abus, commentl’expliquez-vous ?

Au début, je refusais d’y penser pour ne pas me sentir encore plusmal, puis ce mécanisme de défense s’est progressivement mis en place. Il estdifficile d’intégrer des souvenirs qu’on ne peut pas interpréter. Exemplefrappant, une prévention a été réalisée au collège sur la problématique des MST.L’intervenante soutenait que si les deux jeunes étaient vierges, il n’y avait aucuneinquiétude à avoir à ce niveau-là. Mais je me suis dit machinalementt qu’on nepeut jamais savoir ce qui s’est passé enfant… Une réaction, vous en conviendrez,assez bizarre à cet âge. Il y a toutefois beaucoup d’autres d’exemples à citermais je ne m’y aventurerai pas.

Est-il possible de détecter l’abus chez l’enfant ?

Plusieurs choses sontvisibles : un décalage avec les autres enfants, un manque de confianceenvers les adultes, des problèmes de sommeil et d’alimentation, un intérêt précocepour la sexualité, une pudeur manifeste ou des comportements exhibitionnistes,une maturité de réflexion et une immaturité affective… Les signes sont nombreuxmais les abus ne sont pas si difficiles à déceler si les gens sont sensibilisésà la question. Pour autant, il faut déjà accepter d’envisager l’hypothèse…

Aujourd’hui comment vous sentez-vous ?

Beaucoup mieux qu’avant, c’estcertain, mais il y a toujours un mal-être latent et une fragilité qui peutressortir à tout moment. À l’inverse, j’encaisse plus facilement les mauvaiscoups. Mais cela passe par des années de réflexion sur ce que j’ai vécu, deséchanges avec des psy, évacuer en écrivant, avoir rencontré des petits amis deconfiance qui ont compris et accepté mes souffrances. Le but de cette interviewest que les gens prennent conscience de la gravité des abus chez l’enfant et del’impact tout au long de la vie sur les victimes. Cela n’a pas lieuque dans des milieux défavorisés, les abus sont fréquents partout et sontsouvent étouffés par honte ou pudeur par les familles. Souffrir en silence estune chose difficilement acceptable.

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