Sans hésiter, il faut se laisser prendre par cette série magnifique. Les deux personnages principaux sont impeccables : Sam Worthington - l'acteur clé d'Avatar - qui incarne le profileur lettré plein de finesse et de délicatesse, et John Fitzgerald, obnubilé par son enquête. N'oublions pas Paul Bettany, très convaincant dans le rôle de Ted Kaczynski, le terroriste mathématicien diplômé d'Harvard qui a fait exploser 16 bombes entre 1978 et 1995 par le biais de colis piégés.

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Le format 'série' prend toute sa dimension ici, car il permet de prendre le temps de traiter des écrits, le troisième personnage principal de la série. En 10 épisodes. Efficace.

Des mots, des feuilles, pas de textos

Les mots sont très bien filmés. On les voit en gros plans, ils occupent parfois toute l'image. Les feuilles de papier aussi. Et c'est rare, tant aujourd'hui les smartphones sont présents dans beaucoup d'actions et de scènes de films et séries de toutes style. Les mots donc, écrits à la main, sont au centre de toute l'histoire, et sont la colonne vertébrale de l'intrigue. Et pour cause, Ted Kaczynski est un terroriste reclus, retranché du monde, qui hait la technologie, parce qu'il y voit une aliénation pour l'homme. Il pourrait être disciple de Jacques Ellul, l'héritier de Jean-Jacques Rousseau, ou même prendre la place de Christopher Mac Candless dans Into the wild, le film de Sean Penn. Ted Kaczinski a lui aussi tourné le dos à la vie moderne, pour d'aller vivre au milieu d'une forêt du Montana, près de Lincoln, dans une cabane qu'il a bâti de ses mains, sans électricité, ni confort.

Au fur et à mesure que le personnage est dévoilé, on le voit évoluer dans cet univers bucolique et mystique. Ses colis piégés auront causé 3 décès et blessés 23 personnes.

L'analyse linguistique, le retour du refoulé ?

Merci aux créateurs - Andrew Sodroski, Jim Clemente, et Toni Gittelson - de nous avoir conduit à penser que finalement, malgré tout, les mots sont bien toujours au centre de notre civilisation, si numérique soit-elle. On peut voir que l'écriture est bien la base, le point de départ de notre époque : lorsque les écrits bibliques réjoignent les découvertes des archéologues, force est d'accepter que l'Afrique est le berceau de l'Humanité. Le tour de force de cette série, à mon sens, est d'avoir réussi, en une saison, à nous faire passer le message du terroriste : la technologie ne peut pas être utile dans une enquête, si le terroriste n'en fait pas usage.

De fait, L'Unabomber, dans sa cabane au milieu des bois, écrit ses messages et son Manifesto avec une vieille machine à écrire, fabrique ses bombes avec des clous, du bois, de la résine et des produits chimiques de base, qu'il aurait pu se procurer dans une épicerie locale., pour les envoyer comme colis piégés à des victimes choisies pour leur connivence avec le système technologique.

Du coup, que reste-il aux enquêteurs ? Les mots, rien que les mots, qui sont inscrits sur les seuls écrits que le FBI a pu récupérer. C'est là, dans cette prise de pouvoir des mots qu'on trouve le départ de la série, qui raconte les débuts de l'analyse linguistique comme outil de profilage pour le FBI. On verra aussi que la presse écrite joue un rôle majeur, central, dans le développement de l'histoire.

Dans l'univers de la testostérone, du sensible en pagaille

C'est bien joué, notamment le face à face entre les deux acteurs, que finalement rien de sépare. Le flic, immergé dans un monde policier fait de brutes. En France, certains dénoncent des débordements de policiers de la Bac, qui ne jurent que par les preuves tangibles et le pouvoir. Lui, petit enquêteur qui sort de formation en linguistique, lutte pour s'imposer sans y parvenir réellement. On l'instrumentalise au départ, se servant de lui pour faire avancer une enquête qui s'enlise. Il se démarque de son environnement par ce doute perpétuel qui l'habite, ce besoin de reconnaissance, magistralement joué par Sam Worthington.

Le terroriste, pour qui on finit par avoir de la compassion quand sont parcours nous est dévoilé, est lui aussi immergé dans son monde de brutes, fait de science, d'université, de carrières, et d'expériences. Pour lui, société, famille et travail sont des univers qui l'éloignent de lui même. Il n'a finalement trouvé refuge que dans les mots, la rédaction de son Manifesto, un pamphlet contre la société moderne et techno-scientifique, empreint de philosophie survivaliste, et dont on retrouve les racines dans la beat génération. La Beat Generation est avant tout un groupe d’amis avides d’anticonformisme et de révolte face à une société de consommation américaine qu’ils trouvent absurde.. La série fait du bien, on en sort plus intelligent : elle est puissamment pessimiste, mais fait émerger l'oasis des mots et des écrits, du sens et de l'analyse, au milieu du désert numérique actuel. Un pavé dans la marre, ou une bouteille à la mer ?