Cela fait maintenant presque un an que les populations du monde entier se battent pour vaincre le COVID-19, qui a déjà coûté la vie à plus de deux millions de personnes dans le monde. Entre confinements, gestes barrières et nouvelles méthodes de vie, nos existences ont été totalement transformées au cours de l’année 2020. Alors que nous sommes enfermés, des scientifiques et virologues se battent pour trouver des solutions pour surmonter cette crise sanitaire mondiale. Blasting News s'est entretenu avec Astrid Vabret, professeure de virologie à l'Université de Caen, en Normandie, et cheffe du département de virologie au CHU de Caen.

Le 4 janvier 2021, Pr. Vabret a été décorée de la Légion d'honneur pour son engagement contre le coronavirus. En effet, depuis la fin des années 1990, elle a concentré ses recherches sur le coronavirus animal mais aussi humain.

Elle révèle donc dans une interview exclusive à Blasting News que si elle s’attendait à une crise sanitaire mondiale, elle “n’aurait pu imaginer la réponse des sociétés face à cette pandémie notamment le confinement et ses conséquences économiques et sociales”. Pr. Vabret nous explique comment le virus se propage, ce qu'est un variant et répond aux doutes des plus sceptiques face au virus et à la vaccination.

Blasting News : En tant que virologue spécialisée dans l'étude du coronavirus, vous avez reçu la Légion d'honneur.

Cela montre-t-il une nouvelle vague de reconnaissance de la part du gouvernement français mais aussi des Français pour le secteur de la santé et de la virologie?

Astrid Vabret : Je ne peux pas dire que j’ai ressenti un changement, à part cette décoration venant du ministère de la Santé. En général, lorsqu’on parle de santé, l’infectiologie n’est pas un sujet qui est mis en avant.

On parle beaucoup des cancers ou de maladies du vieillissement mais l’infectieux est quelque chose considéré comme “maîtrisé”. Il est clair qu’on vit un événement exceptionnel où le virus est à l’honneur ce qui ne nous est pas arrivé de façon brutale depuis un siècle, lors de la grippe espagnole, en 1918. Cependant, la différence est que nous étions alors à la fin de la guerre.

Ainsi, contrairement à aujourd’hui, les médias n’avaient pas le droit d’en parler. Plus tard on a eu la grande pandémie du sida dans les années 1980 mais on va dire que ce n’est pas la même violence. Avec le COVID, il n’y a pas de population “à risques”, cela atteint tout le monde. C’est pour cela que c’est une période atypique.

Vous travaillez sur le coronavirus animal depuis la fin des années 1990. En 2006, vous avez également tenu une thèse sur le coronavirus humain. Vos études ont-elles été écoutées ?

Lorsque j’ai commencé à travailler, les virologues de ma génération travaillaient beaucoup sur le SIDA et les hépatites. Les maladies respiratoires étaient peu à la mode et les coronavirus encore moins. J’ai fait mon double cursus médical et scientifique afin de devenir professeure de virologie.

Du fait de mon sujet de thèse, j’ai beaucoup travaillé avec les virologues vétérinaires, qui connaissaient mieux les coronavirus. J’ai une thématique de recherche plus sur le franchissement de barrière de l’espèce et des virus qui passent de l’animal à l’homme, un sujet qui n’intéressait personne. J’étais donc isolée sur cette thématique de recherche, même au sein de ma communauté.

Pensiez-vous que le virus allait nous faire arriver à une telle crise sanitaire mondiale ?

Non, au début , on ne savait pas si cette émergence allait réussir. Ce n’est que lorsque le virus a commencé à arriver en Italie que nous avons pris conscience de la gravité de la situation. Nous savions très bien que cela allait être une pandémie mondiale très difficile à contrôler, mais nous ne pouvions pas imaginer la réponse des sociétés face à cette pandémie notamment le confinement et ses conséquences économiques et sociales.

On ne pouvait pas prédire également le pourcentage de formes graves.

Aujourd’hui il y a des variants anglais, brésiliens et sud-africains du COVID-19. Comment expliquez-vous la création de ‘variants’ et en quoi se différencient-ils du virus original ?

Les variants sont spécifiques à la biologie des virus ARN. Pour se multiplier, le virus entre et prend la main sur une cellule, puis l’utilise pour copier son code génétique et fait fabriquer toutes ses protéines et enzymes par la cellule infectée, qui assure aussi la production de virus infectant. La cellule infectée est une usine à virus. Il est important de savoir que lorsque vous copiez un génome au-dessus d’un code génétique, il y a des erreurs de faites. Pour l’ADN (comme chez les humains, ou les virus ADN), ces erreurs sont surveillées et corrigées, mais les virus ARN utilisent des enzymes qui sont propres au monde ARN.

Le problème, c’est que ces enzymes là ne corrigent pas les erreurs. Ainsi, quand le virus se multiplie, il produit une descendance de virus qui ne lui est pas identique. Les descendants vont se ressembler majoritairement mais ils vont avoir des différences: ce sont des variants.

Suite à la production de ces variants, un variant “dominant” va se démarquer: celui qui se multiplie le mieux dans l’environnement où il se trouve. Il va se transmettre d’humain en humain et cela va d’autant plus vite qu’on le transmet par voie respiratoire, un acte que l’ont fait 24h/24.

Quelle approche doit être prise afin de lutter contre ces variants ?

L’important pour ces variants dominants est de voir s'ils impactent la transmission ou la pathogénicité et cela est très difficile à démontrer.

Les gens savent que les virus mutent mais ce qu’ils ne comprennent pas bien c’est d'abord que c’est un phénomène complexe et difficile à prévoir.

Ce qui est important c’est donc la surveillance virologique. Malheureusement, la prévention est très compliquée car l’argent public ou privé doit être utilisé pour faire de la prévention sur un événement qui va peut être ne jamais arriver et qui si il arrive doit être contrôlé. Or, quand il n’y a pas de catastrophes, l’argent semble être perdu. Il faut donc argumenter pour recevoir du financement pour la surveillance virologique.

Le vaccin du laboratoire Pfizer est un vaccin ARN messager. Un type de vaccin qui a été découvert dans les années 1990. En quoi est-il différent des vaccins que l’on connaît ?

L’ARN messager est une technologie qui était déjà connue avant, mais aucun vaccin n’était arrivé jusqu’à sa maturation et sa mise en place chez l’homme. C’est une technologie subtile dans laquelle le vaccin mime une partie choisie du matériel génétique du virus. Le vaccin à ARN n’interfère pas avec notre matériel génétique car il reste dans le compartiment cytoplasmique de la cellule. La bonne nouvelle c’est que selon les dernières études, l’immunisation et la protection montrent de très bons résultats. C’est subtil mais ce n’est pas compliqué à faire.

Plusieurs personnes sont sceptiques face au fait que le vaccin ait été trouvé si rapidement. Comment peut-on expliquer ce développement si rapide ?

Le vaccin est l’arme contre ce virus. C’est le meilleur moyen d’immuniser les populations rapidement pour faire en sorte que la circulation du virus soit contrôlée.

J’aimerais donc demander à ces personnes quel est le bon timing pour eux. Si on leur dit dix ans, cela est trop long mais un an est trop court. Les gens qui disent que ça a été trop vite, ont peur que ca soit mal fait mais c’est un a priori qui n’est pas rationnel.

Le laboratoire américain Pfizer qui produit son vaccin contre le Covid-19 en partenariat avec le groupe allemand BioNTech, a annoncé que ses livraisons de vaccins en dehors des Etats-Unis allaient ralentir fin janvier-début février. Pensez-vous que cela peut avoir un impact sur la diffusion du virus à l’échelle européenne ?

Pfizer a installé d’autres centres mais le temps de les installer, ça retardera le processus de production. Il faut vacciner à peu près 60% de la population mondiale pour voir un ralentissement de la propagation du virus, ce qui fait 40 millions de Français.

Ce ne sera donc pas tout de suite mais il faut bien commencer à faire les choses. Le gouvernement français avait partagé des objectifs pour fin janvier qu’ils ont tenus. Après, si vous demandez à un virologue comment il vaccinerait, ce serait dans des vaccinodromes; des lieux consacrés à la vaccination contre le Covid, où on ne ferait rien d’autre que vacciner. Cela se ferait même au pistolet pour être efficace !

Quelle serait l’attitude à adopter en attendant l’apparition des effets du vaccin?

Avec les virus ce n’est jamais fini. Ce que l’on peut faire c’est apprendre à vivre avec. Il y a au début de leur émergence une période qui peut paraître longue où le virus va pénétrer dans la population humaine avec un effet collatéral plus ou moins important sur la mortalité, le virus va ensuite arriver à un équilibre.

Mais pour obtenir cet équilibre là, il faut du temps, il n’y a pas d’effets magiques! Je ne sais pas ce qui va être décidé mais la politique qui serait de vivre sur le fil avec des cas d’infections naturelles en continuant à vacciner, tout en permettant une activité économique, donnerait cet équilibre.

La difficulté est la durée de la période difficile. Les retombées économiques et sociales sont importantes, avec une souffrance psychologique indéniable chez une grande partie de la population. Néanmoins, la limitation des libertés liés aux contraintes des confinements ou autres mesures restrictives, doit s’accompagner de patience. Il est important de relativiser ces contraintes avec ce qui arrive en tant de guerre ou de catastrophe naturelle.

La santé mentale est un point important pour lutter contre cette pandémie.

Quels moyens ne sont pas assez développés selon vous afin que cette crise sanitaire prennent fin?

Il y a à peu près 80% de formes qui sont peu graves, 15% de formes qui sont sérieuses, on va donc arriver à s’en sortir. C’est insupportable pour nous mais clairement ce n’est pas un virus qui va tuer tout le monde.Comparé aux pandémies d’avant, il se trouve qu’on peut contrer le virus et éviter de mourir. Le problème est qu’il devient essentiel qu’on se rende compte qu’avoir des structures sanitaires qui soient mieux développées dans les différentes régions du monde, peut avoir un impact sur nous et donc que cela peut avoir un bénéfice pour tout le monde.

La crise sanitaire a connu l’influence des fake news, ce qui a joué un rôle dans la propagation du virus avec des personnes ne suivant pas les règles sanitaires et gestes barrières.

Quelle est l’attitude à adopter afin de convaincre les plus sceptiques face à l’existence du coronavirus ?

C’est très difficile de lutter contre ça. C’est une structure de la pensée assez simpliste et peut même être une structure de pensée paranoïaque.

Par ailleurs, les gens qui doutent sont différents, ils sont plus faciles à convaincre que les complotistes. Souvent le doute est considéré comme un équivalent à l’intelligence, mais il y a un truc qui est important c’est le courage. Lorsque les gens disent ‘Je suis pour le vaccin mais je préfère attendre’, combien de temps vont-ils attendre? Le collectif n’est pas une sorte d’entité dont on parle et dont on s’extrait quand cela nous arrange. Pour moi c’est un courage de dire, “Oui j’ai des doutes car je ne sais pas s' il y aura des effets secondaires à long terme mais là il y a une balance qui est importante pour notre société, pour l’humain, et donc j’ai le courage de le faire”.

Si on doit convaincre les gens qui doutent, c’est en ayant ce type de courage.

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