Mais ces rémunérations toujours plus élevées ne sont pas en adéquation avec les résultats. Les polémiques enflent et le sentiment d’injustice aussi. Alors comment inscrire ces rémunérations dans une logique plus environnementale ou sociale ?

277 smic. 5,8 millions d’euros. C’est la rémunération moyenne annuelle des dirigeants des groupes du CAC 40 en 2018, selon le rapports de Proxinvest. Les chiffres donnent le vertige, et atteignent des sommets jamais atteints depuis 2003. Selon Proxinvest, cette somme dépasse, pour la deuxième année consécutive la rémunération maximale socialement acceptable, fixée à 240 smic.

Au-delà des chiffres, c’est l’écart qui se creuse entre salariés et patrons qui suscite des interrogations : alors que la rémunération moyenne des salariés a augmenté entre 12,6% entre 2014 et 2018, celle des grands patrons du CAC 40 augmentait de 37% pendant la même période.

Cependant, même chez les grands patrons des disparités de taille existent. Entre 2017 et 2018, les salaires des patrons du CAC 40 augmentaient de 12%, quand ceux du SBF 120 reculaient de 4% (avec une moyenne à 3,6 millions d’euros).

Une des raisons : la présence de Bernard Charlès, directeur général de Dassault Systèmes, et de François-Henri Pinault, PDG de Kering, dont les rémunérations - 33,1 millions et 17,3 millions d’euros respectivement - les ont propulsés dans des sphères inédites. Carlos Ghosn, ex-PDG de Renault-Nissan, avec 14,3 millions, Douglas Pferdehirt, PDG de TechnipFMC avec 11,7 millions, et Jean-Paul Agen, PDG de L’Oréal avec 9,5 millions d’euros ferment la marche d’un Top 5 très fermé. Ce classement est très controversé puisque parmi les trois premiers, deux sont sous les projecteurs de la justice : Carlos Ghosn, assigné à résidence au Japon pour abus de confiance aggravé et revenus non-déclarés, et François-Henri Pinault, dont le groupe Kering a payé 1,25 milliard d’euros aux autorités fiscales italiennes en 2019 pour fraude fiscale.

La raison principale de ces chiffres record : les actions de performance, qui représentent à présent 40% des rémunérations (dont le poids a été multiplié par 5 en dix ans). Pour Bernard Charlès, ce sont 300 000 actions de performance attribuées en 2018 qui lui ont permis de prendre la première place. Même constat chez François-Henri Pinault, dont la rémunération a progressé de 75% en un an grâce à une prime exceptionnelle de 5,8 millions d’euros attribuée sous forme "d’unités de performance" mais sans conditions de performance.

Et c’est bien le problème.

Si ces intitulés laissent penser une relation entre résultats et performances qui permet de légitimer des sommes démesurées, ce n’est pas toujours le cas. Douglas Pferdehirt, quatrième du classement, en est l’illustration parfaite. Alors que TechnipFMC affiche des pertes nettes de 1,7 milliard d’euros, et une baisse de 16% de son chiffre d’affaires en 2018, sa rémunération progresse sur la même année de 10%. 66% de sa rémunération variable lui est attribuée sans aucune condition de performance, en contradiction avec les règles de gouvernance recommandées par le code Afep-Medef, édictées pour permettre aux sociétés cotées d’améliorer leur gestion et de répondre aux attentes de transparence des investisseurs et du public.

Une riposte qui s’organise

Le public s'interroge alors même jusqu'aux Etats-Unis, longtemps locomotive d’un libéralisme débridé. Il faut dire que la nouvelle génération se questionne sur le bien-fondé de celui-ci. En 2016, une étude d’Harvard mettait en lumière le scepticisme de la jeunesse américaine: 51% des jeunes de 18 à 29 ans ne soutenaient pas le capitalisme. Un enjeu de taille pour les grands patrons américains, sous pression avant les futures élections. Elizabeth Warren, candidate à l’investiture démocrate, envisage une refonte totale du capitalisme.

En ligne de mire notamment, les rémunérations des plus riches qu’elle cible implicitement : "Des marchés sans règles, c’est tout pour les riches, c’est tout pour les puissants. Et c’est ce qui ne va pas aux Etats-Unis."

Bernie Sanders, son concurrent, avait déjà réussi à faire plier le tout-puissant Jeff Bezos, patron d’Amazon, en le forçant à augmenter à 15 dollars le salaire minimum de ses employés. Il assénait en 2018 : "Jeff Bezos pèse 168 milliards de dollars. Depuis le début de l'année, sa fortune personnelle a augmenté en moyenne de 260 millions de dollars chaque jour. Pendant ce temps, M. Bezos continue à verser à des milliers d'employés Amazon des salaires qui sont si bas qu'ils doivent recevoir des aides alimentaires, médicales ou au logement pour survivre.

»

181 grands patrons, dont Jeff Bezos et ceux d’Apple, Pepsi et General Motors, sont bien conscients que ce modèle se dirige vers une impasse et qu’ils doivent évoluer. En août 2019, un communiqué du lobby Business Roundtable qui les représente s’est fait l’écho de cette volonté : "Nous nous engageons à générer de la valeur pour l'ensemble de nos parties prenantes, pour la réussite future de nos entreprises, de nos communautés, et de notre pays". Les intérêts des actionnaires, jusqu’alors ayant pour but premier de satisfaire, est mis au même rang que ceux des salariés, des clients, ainsi que sur la promotion de la diversité et la protection de l’environnement.

Un capitalisme inclusif en définitive, qui permettrait d'encadrer des chiffres devenus complètement déraisonnables.

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