Tous les Etats francophones d’Afrique sont peu ou prou confrontés à des problèmes de mauvaise gestion budgétaire et de mal-gouvernance liés à une absence de lisibilité de leur politique économique. Pour une fois l’économie vient au secours du politique pour expliquer des faits conscients et rationnels qui appartiennent à la psychologie plutôt qu’à la rationalité économique. La plupart des chefs d’Etat en Afrique centrale francophone impute cette Mauvaise gouvernance à la baisse du prix du baril de pétrole et l’absence de diversification de leur économie. La réalité est tout autre car la mal-gouvernance et la mauvaise gestion budgétaire sont des faits conscients et volontaires qui font intervenir l’humain dans la pratique de la finance comportementale. Pour Richard Thaler, l’être humain choisit volontairement le court-terme car il a une aversion pour le temps long.

Les travaux de Thaler sont intéressants et dans la lignée de ceux de Kahneman, prix Nobel 2002, et de Schiller, prix Nobel 2013, car ils expliquent pourquoi la plupart des individus, dans lesquels on peut classer les dirigeants africains, possèdent une comptabilité mentale pour expliquer leurs choix et leurs décisions.

L’absence de culture économique de la part des dirigeants africains est compensée par une motivation psychologique au moment de la prise de décision

« Gouverner c’est prévoir » résume le principe de la bonne gouvernance. En Afrique francophone, ce n’est pas le cas car les notions de Nation et d’Etat sont floues, voire illisibles. Thaler introduit deux concepts, celui du chef d’Etat planerself qui fait des vœux au moment des fêtes de l’indépendance et qui ne sont jamais réalisés (accès à l’eau pour tous, réforme des systèmes éducatif et de santé, diversification de l’économie) et celui du chef d’Etat doerself qui agit à court-terme et succombe à toutes les tentations (gaspillage des ressources financières, corruption, pillage éhonté des pans entiers de l’économie au service d’une clientèle politique ou familiale).

Pour Thaler, l’inculture économique de l’individu n’est pas à mettre en cause, ce qui est important c’est son comportement humain, trop humain, qui vise à privilégier son bien-être par rapport à celui de la Nation toute entière. Thaler montre aussi que la charge émotionnelle qui structure les choix économiques et les décisions des individus, est fondamentale. On peut ainsi pousser le raisonnement jusqu’à expliquer le comportement de certains dirigeants en Afrique francophone instruits de culture française au sein de laquelle l’arbitrage entre l’émotion et la raison valorise le premier aspect (émotion). Certains chefs d’Etat en Afrique francophone valorisent plus la stratégie inductive et émotionnelle que la matérialité des faits. Au nom de l’aversion pour la dépossession des ressources financières, les fonds pour les générations futures au Congo, au Tchad ont été utilisés sans que l’on sache comment, pourquoi. Thaler esquisse une réponse : au nom de la préférence pour le temps présent.

Peut-on aider les gouvernants africains francophones à faire des choix budgétaires crédibles et à entreprendre des politiques publiques efficientes ?

Pour le Prix Nobel Richard Thaler, tous les éléments matériels sont importants mais insuffisants car il préfère mettre l’accent sur le rôle du cerveau humain dans les choix à minima de l’individu. Il explique qu’il faut renverser l’arbitrage entre le planerself et le doerself. Le doerself doit être neutralisé par le planerself. Pour cela, les gouvernants africains doivent reconstruire leur identité dans un collectif qui dépasse les limites du cadre familial et du clanisme politique. C’est une question centrale car évidente pour nous tous, mais difficile à mettre en œuvre surtout dans les pays francophones au sein desquels les instruments d’équilibre, de pouvoir sont certes existants, mais imparfaits car, dans tous les cas, c’est le pouvoir exécutif et le chef de l’Etat qui l’emportent toujours. Que faire ? Réfléchir à un mode de gouvernance politique pour lequel les Africains, à travers les expériences historiques des autres, doivent être capables d’en construire un ou plusieurs, de les faire fonctionner pour exister non pas à travers les autres mais à côté des autres. Les travaux de Thaler sur la psychologie et l’expérimentation (cliométrie) sont intéressants et le concept de « nudging » qu’il développe (« tendre vers » en Français) doivent nous permettre d’améliorer nos décisions concernant la santé, l’éducation et le partage des richesses. Thaler sera-t-il entendu, compris et médité ?